All quiet in Western Sahara ? Focus sur la situation géopolitique au Sahara occidental

Beatrice Chioccioli et Matthew Jones

Pendant les vacances de février, nous avons visité un camp où 200 hommes et femmes apatrides, appartenant à la même communauté, se réfugient actuellement à Bordeaux.

« No es lo mismo », deux garçons de notre âge discutent en espagnol sur la comparaison entre l’éventuelle indépendance de la Catalogne et la situation politique au Sahara occidental, d’où ils sont originaires. Nous sommes à 2600 km de chez eux, dans une ex-usine chimique à l’intérieur d’un hangar. Dehors, la Garonne. Dedans, un camp de réfugiés. Un de nos hôtes examine nos documents d’identité en jurant que lui aussi il en aura un comme ça un jour, tandis qu’un autre homme sert du thé dans des petits verres de l’autre côté de la pièce. S’il répète plusieurs fois le même geste, on nous explique, c’est parce que dans le désert il faut s’assurer qu’il n’y ait plus de grains de sable à l’intérieur avant de boire.

Le 27 février dernier était célébré le 40e anniversaire de la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Cet État représente le peuple sahraoui et revendique le territoire du Sahara occidental, une région de 2800km2 au Nord-Ouest de l’Afrique, bordée par l’Algérie et le Maroc au Nord, la Mauritanie au Sud et l’Atlantique à l’Ouest. Le territoire du Sahara occidental est également revendiqué par le Maroc, qui en contrôle actuellement 80%. L’absence de résolution de ce conflit a pour conséquence qu’une grande partie dupeuple Sahraoui est depuis 40 ans cantonné dans des camps de réfugiés. Partis en Algérie pour fuir la guerre dans les années 1970, environ 200.000 y vivent encore et ce dans un état permanent de précarité et d’incertitude.

L’enjeu lié à l’occupation  de ce territoire remonte au 19e siècle quand l’Espagne maintenait une présence coloniale au Sahara occidental. En 1976 l’Espagne se retire, divise sa colonie et répartit le territoire au profit du Maroc et de la Mauritanie. Le traité est immédiatement contesté par le Front Polisario, le mouvement de libération du peuple Sahraoui, qui considère ces pays comme de nouveaux occupants. Il s’ensuit un conflit armé de 14 ans. En 1979, la Mauritanie renonce à sa partie au bénéfice du Front Polisario mais celle-ci est in fine annexée par le Maroc. Pour mieux démarquer et renforcer sa présence dans la région, le Maroc construit par la suite un mur à travers le désert, appelé “le Mur des sables” et par les Sahraouis “le Mur de la honte”.

L’ONU ne reconnaît pas le Sahara Occidental comme un territoire autonome ; autrement dit, il est toujours considéré comme un territoire non-décolonisé. Lors du cessez-le-feu dont l’ONU a obtenu la signature en 1991, le mur devient de facto la frontière entre la région marocaine (80% du pays) et la région contrôlée par le Front Polisario (20%). Ce même accord prévoit également un référendum devant mettre en œuvre le principe d’auto-détermination. 25 ans plus tard, celui-ci n’a toujours pas eu lieu.

De nombreux états étrangers ont la volonté de préserver leurs intérêts économiques et géopolitiques dans la région. Plusieurs pays, notamment européens, refusent de reconnaître la RASD afin de maintenir leurs relations diplomatiques avec le Maroc. Parmi eux, la France, qui représente le premier investisseur au royaume chérifien (21%, selon l’Agence marocaine de développement des investissements, 2014) et qui, en qualité de membre du Conseil de sécurité de l’ONU, a toujours imposé son droit de véto contre la proclamation d’indépendance du peuple sahraoui.

Ainsi, la grande majorité des pays membres de l’Union Européenne reconnaissent le Front Polisario comme représentant légitime des Sahraouis, mais non comme le gouvernement d’un Etat indépendant en exil. Cela,dans la mesure où 11 Etats membres bénéficient, grâce à un accord bilatéral avec le Maroc, de l’exploitation des eaux côtières du Sahara occidental, extrêmement riches en poisson. Pour d’évidentes raisons géographiques, certains pays d’Europe ne possèdent qu’un espace restreint pour leurs activités de pêche dans le Vieux Continent : les Pays-Bas, la Lituanie, la Lettonie, mais aussi l’Allemagne et la Pologne entre autres tirent donc un grand bénéfice du droit d’accès aux eaux sahraouies.

Bien que cela soit interdit par le droit international, une vingtaine d’Etats ont même retiré leur décision de reconnaissance de la RASD, sous la pression du royaume maghrébin.  Ce dernier veut garder les importantes réserves de phosphate et les autres richesses du territoire occupé et s’en prend à tous les défenseurs de la cause sahraouie. Le dernier exemple en date est celui de la Suède qui a dû céder au « chantage économique » suite à un boycott de toutes ses sociétés implantées au Maroc. En octobre 2015, le gouvernement de Rabat a en effet annulé la construction d’un énorme magasin Ikea dans la région de Casablanca et dénoncé le soutien des Suédois à des « organisations hostiles » au pays. Stockholm a par la suite abandonné sa position de soutien à la RASD.

Et les Sahraouis eux-mêmes, qui sont–ils ? Le peuple sahraoui présente plusieurs particularités qui le différencient des autres peuples de la région mais aussi en général de ceux subissant une occupation étrangère. Une des plus frappantes est la stratégie de résistance non-violente mise en place par les Sahraouis depuis le cessez-le-feu de 1991. Néanmoins, il ne faudrait pas considérer ce pacifisme comme définitivement acquis. En effet, dans un rapport de 2015, Oxfam constatait une montée des frustrations des jeunes de ces camps qui ne voient aucune amélioration de leur situation. Certains s’interrogent sur l’intérêt que pourrait représenter une stratégie armée.

Les Sahraouis se caractérisent aussi par l’importance accordée à l’éducation. Le peuple sahraoui est un des plus alphabétisés en Afrique, avec un taux supérieur à 90%. Il existe aussi des programmes qui permettent aux enfants de 8 à 12 ans de passer l’été dans une famille d’accueil en Europe. Certains jeunes font leurs études secondaires ou supérieures à l’étranger et ainsi parlent de nouvelles langues, particulièrement l’espagnol et l’anglais. Mais la réalité dans les camps fait que l’usage de ces compétences est limité : alors que les enseignants et les médecins trouveront forcément du travail, les diplômés en ingénierie ou sciences politiques auront plus de mal. Ce gaspillage de talent ne peut que rajouter à la frustration.

Une autre particularité de la société sahraouie, très intéressante dans le cadre d’une culture arabo-musulmane, est l’importance accordée aux femmes : héritières d’un modèle matriarcale, les sahraouies étaient traditionnellement chargées de la gestion des biens et des tentes, tandis que l’activité de commerce sur des longues distances était exercée par les hommes. L’avis féminin reste primordial dans les tribus, dont l’importance est proportionnelle au nombre de membres de sexe féminin qui les constituent. Un dicton énonce : « Si ta femme te dit de te jeter dans un puits, espère seulement qu’il ne soit pas profond ». On se demande si les relations tendues avec le Maroc, qui est lui-même un pays musulman modéré, ne sont pas une source d’alimentation pour cette contre-tendance féministe plutôt originale, qui finalement est telle pas uniquement pour le monde arabe, mais aussi pour celui occidental ! Une différence de traitement envers la gent féminine est remarquable chez les sahraouis qui ont résidé longtemps en Espagne ou à Cuba : ils se font gronder par leurs camarades car ils ne sont « pas assez respectueux ».

Le spectacle est fini. Les grands arcs dessinés dans l’air avec tant d’élégance par ce responsable du thé s’interrompent. La présence d’un grain de sable est écartée et vient le moment de goûter la boisson chaude. Nous avons longtemps attendu pour ce plaisir et le thé ne déçoit pas. Les Sahraouis ont très longtemps attendu que la communauté internationale agisse en faveur de leur droit à l’autodétermination. La visite de Ban Ki-Moon dans le plus grand camp sahraoui à Tindouf (Algérie) la semaine dernière nourrit les espoirs quant à une amélioration. A cela s’ajoute la décision récente de la Cour de justice de l’UE annulant l’accord agricole entre l’UE et le Maroc, et se ralliant aux arguments du Front Polisario. Autant d’éléments dont on peut se demander s’ils ne constituent pas des indications sur un changement de l’opinion internationale ?

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