Derrière le cas Daniel Galvan, le laxisme des autorités marocaines face au tourisme sexuel

Daniel Galvan, le pédophile gracié « par erreur » par le roi du Maroc Mohammed VI, a été placé ce mardi en détention préventive par la justice espagnole. Mais l’indignation du peuple marocain ne retombe pas.

Atlantico : Sept jours après avoir été gracié par le roi du Maroc, Daniel Galvan a été arrêté ce mardi en Espagne. Mais la colère des Marocains ne faiblit pas. Ce cas est-il révélateur d’un laxisme des autorités marocaines face à la pédophilie ?

Ali Amar :Le caractère abominable des crimes sexuels perpétrés par ce pédophile espagnol a sans aucun doute fortement participé à l’exceptionnelle mobilisation de la rue marocaine contre l’inadmissible grâce royale dont il a bénéficié.

L’indignation que cette grâce a suscitée dépasse les clivages politiques. Effectivement, le cas de Daniel Galvan est un des révélateurs du laxisme des autorités marocaines face à la pédophile tant les cas de relaxes et de condamnations légères se sont multipliés ces dernières années dans des affaires similaires mettant en cause des pédophiles étrangers, malgré le fait que Daniel Galvan avait écopé d’une peine de prison tout à fait exemplaire. Il faut rappeler ici que le crime de pédophilie n’est pas inscrit dans le code pénal marocain malgré les demandes insistantes de la société civile. Ceci-dit, la colère des Marocains dépasse le cadre étroit des crimes de pédophilie impunis. Les appels à manifestation dénoncent surtout à travers le « Daniel Gate » le caractère symptomatique du mode de gouvernance de la monarchie qui fait du roi une personne infaillible et dont les décisions ne sont soumises à aucun contrôle ni reddition des comptes.

Ces dernières années, le Maroc est-il devenu une destination privilégiée pour les touristes sexuels ? Quels facteurs (économiques, sociaux etc.) permettent de l’expliquer ?

La prostitution impliquant des étrangers existe au Maroc depuis de très nombreuses années. Mais le tsunami de 2004 en Asie a constitué un catalyseur pour le tourisme sexuel, faisant déferler sur le royaume les pédocriminels occidentaux, clients habituels des bordels thaïlandais.

Au Maroc, comme dans d’autres pays touristiques en voie de développement, la prostitution – notamment celle des enfants – est fille de la misère et de l’exclusion sociale. Dans la seule ville de Marrakech, 30 000 familles vivent sans eau ni électricité à deux pas des hôtels de luxe… Le niveau de vie de la majorité de la population marocaine est si bas, la justice si corrompue, qu’un Occidental peut abuser d’un mineur en toute impunité ou presque.

L’enjeu économique du tourisme conduit-il les autorités à fermer les yeux sur certaines pratiques : prostitution, mais aussi pédophilie ?

Il faut l’admettre : une frange de touristes se rend au Maroc pour le sexe, pour la drogue, pour une gamme de plaisirs qu’elle ne peut se permettre aussi facilement dans son pays d’origine. Les autorités en sont conscientes mais laissent faire. Il faut dire que, depuis près de dix ans, tous les gouvernements successifs sans exception ont en ligne de mire un objectif : franchir la barre des 10 millions de touristes par an au Maroc. Pour y parvenir, Rabat est prêt à fermer les yeux sur ce qu’il considère encore comme de simples dérapages. On l’a maintes fois constaté dans des affaires similaires au cas de Daniel Galvan, comme celle du français Jack-Henri Soumère qui avait provoqué une levée de boucliers très contestée dans le milieu du show-biz parisien, du belge Servaty à Agadir ou encore de l’impossible enquête mort-née suite aux déclarations de Luc Ferry…

La crispation de la population a-t-elle atteint un point critique ? Pourrait-elle aboutir à une crise politique et sociale plus vaste ?

La réaction extrêmement fébrile, désordonnée et cacophonique des autorités a eu pour conséquence immédiate un déni de confiance total de la population dans les institutions de l’Etat. L’opacité qui entoure les prises de décisions dans cette affaire a ravivé la flamme contestataire contre un régime qui a encore démontré son caractère unipersonnel et sécuritaire. C’est la première fois qu’une décision royale a été massivement rejetée de la sorte, constituant un point d’inflexion inédit. Cela aura des conséquences évidentes à l’avenir pour la monarchie dont la sacralité a été sévèrement écornée ainsi que pour la classe politique qui a perdu à cette occasion toute crédibilité. Il faut ici souligner le rôle de la presse libre, notamment le site Lakome.com, qui a révélé l’affaire et qui subit par ailleurs les affres de la pression policière et judiciaire depuis sa création, celui bien sur des réseaux sociaux, et enfin celui des jeunes indignés qui s’étaient déjà illustrés par leur vivacité et leur mobilisation lors du Printemps arabe. Tout cela est de nature à bouleverser à court terme la géographie des pouvoirs au Maroc.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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