La deuxième guerre du Rif

Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Samedi 16 septembre. Ça fait bizarre de retourner cette année à la fête de l’Humanité à Paris. Longtemps, ce fut un rituel pour revoir quelques amis. Mais les rangs sont de plus en plus dégarnis. Apre loi de la vie !
Rien que cette année, plus de Boualem Khalfa, ni de Karroum Mehenni ni d’Ali Benachour. Les années précédentes disparaissaient Hamid Benzine, Mustapha Kaidi, Sadek Aïssat, Omar le Tigre, Heni Alleg, Claude Vinci.
Alors la fête de l’Huma, ça devient un peu comme le jardin du souvenir. Chaque pas te donne l’impression de revoir un de ces amis, et d’autres encore, nombreux, tellement nombreux qu’on ne peut tous les citer. Mais ils sont inscrits dans notre mémoire affective.
Bonheur quand même d’y retrouver d’autres copains. C’est Moumouh Bakir et Mourad Tagzout, deux inlassables militants pugnaces rencontrés au stand du PADS, qui m’ont entraîné à celui de l’ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France) où devait avoir lieu un débat sur la situation dans le Rif.
Moumouh me dit :
– Viens, il y aura Silya Ziani !
La voilà donc Silya, un petit bout de femme de 23 ans qui incarne avec Nawal Ben Aïssa, une mère de famille de 36 ans, la figure féminine de la protestation dans le Rif, la terre d’Abdelkrim.
Silya, chanteuse amazighe rifaine, et étudiante, est d’abord une passionaria du mouvement Hirak. La dynamique de la protestation a révélé en elle l’effervescence du combat. On la voit dans l’une des vidéos sur Youtube consacrées à la nouvelle guerre du Rif, haranguer les jeunes et mener la lutte contestataire. «Sa majesté, le Peuple», scande Silya et la foule répète après elle : «Sa majesté, le Peuple». La couleur du mouvement est déclinée : le peuple !
Elle avait été arrêtée et enfermée à la prison d’Oukacha, à Casablanca, le 23 juin dernier. Ce 16 septembre donc, à la fête de l’Huma, elle arrivait directement du Maroc où elle venait d’être libérée. L’une de ses amies nous confie que sa venue avait été extrêmement compliquée, à commencer par l’obtention laborieuse de son passeport. «Normal», ou presque, dirions-nous, étant donné que le document est délivré par les autorités marocaines qui ne tiennent pas trop, et on les comprend, à ce qu’elle témoigne à l’étranger de la répression du mouvement Hirak et des atteintes flagrantes aux droits de l’Homme dont le Makhzen se rend coupable dans l’impunité.
En revanche, quiconque ignore les liaisons dangereuses entre la France et le Maroc pourrait être surpris par l’attitude du consulat de France à Tanger qui a subordonné l’obtention d’un visa pour la France à un «interrogatoire quasi policier» au terme duquel ne lui a été délivré qu’un visa d’un séjour unique de 15 jours.
Rappel de la genèse du mouvement qui mobilise le Rif. En septembre 2016, plusieurs dizaines de Rifains se rassemblèrent pour manifester contre le mauvais état des routes. Cette protestation contre la vétusté du réseau routier est en fait l’expression d’une accumulation d’insatisfactions des Rifains dont la région est délaissée par le gouvernement. Puis survint le 26 octobre la mort de Mouhcine Fikri, ce vendeur de poissons broyé par une benne à ordures tandis qu’il tentait de récupérer sa marchandise confisquée par la police. Sa mort a déclenché une vague de contestations portée par le mouvement Hirak, agrégeant des revendications sociales pour de meilleures conditions de vie, et la fin de l’injustice contre la région du Rif considérée comme abandonnée par le pouvoir. Ses funérailles, le 30 octobre 2016, donnèrent lieu à des rassemblements où furent déployés des drapeaux berbères et le drapeau du Rif. L’identité du Rif est trop forte pour ne pas affleurer dans ce mouvement social.
Depuis, le mouvement s’est considérablement amplifié et la répression s’est proportionnellement intensifiée. Les atteintes aux droits de l’Homme sont légion et flagrantes. Le leader du mouvement Nacer Zefzafi et des dizaines de militants et de manifestants ont été emprisonnés avec des chefs d’inculpation dignes des tribunaux d’exception. Bien entendu, les pays occidentaux, la France en tête, ne veulent surtout pas irriter le partenaire marocain.
A Paris, une députée de la France insoumise, Mathilde Panot, a adressé au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères une question écrite relative au traitement de la position principielle du gouvernement de M. Macron concernant la répression dans le Rif. «Est-il guidé par une compréhension légitime des intérêts de la France qui s’articulent parfaitement avec le respect universel des droits de l’Homme et qui voit en le développement et en l’émancipation des populations du sud de la Méditerranée une condition du propre salut français ? Ou bien est-il englué dans un louvoiement inavouable que commande le service des intérêts des grands groupes du CAC 40 ?»
Ça fait maintenant plusieurs mois que ça dure, et la mobilisation ne faiblit pas car le mal est profond et la répression tous azimuts que le Makhzen oppose au mouvement ne fait évidemment que l’attiser.
Dans ce débat, Silya et ses camarades font montre d’une détermination inflexible, et surtout d’une lucidité politique aiguë. D’ailleurs, le mouvement lui-même est né dans la responsabilité. A aucun moment, et malgré toutes les provocations, il ne s’est départi de sa maîtrise pacifique.
Silya est une femme calme, effacée même, peu diserte. Lorsqu’elle s’adresse à la foule, on sent la flamme qui l’anime, un feu qui gagne progressivement. Dans les vidéos où elle prend la parole, c’est une autre personne. Elle a carrément le feu sacré. C’est le genre de tribuns qui ne s’accomplit que face à la multitude. En petit comité, elle semble réservée, fragile même.
Sa syntaxe militante me rappelle les périodes d’ébullition populaire et démocratique chez nous, périodes pendant lesquelles se révèlent des militants d’exception.
Après l’avoir vue, j’ai tenu à écouter ses chansons. On sort de là, plein d’espoir en l’avenir. L’injustice trouvera toujours devant elle des Silya. Comme elle trouva tous les amis dont la mémoire hante la fête de l’Huma.
A. M.

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