La guerre chimique contre le Rif

LA GUERRE CHIMIQUE CONTRE LE RIF
Actes du colloque international sur l’utilisation des armes chimiques: Le cas de la guerre du Rif et ses conséquences

Sous la direction de: Rachid RAHA, Mimoun CHARQUI et Ahmed EL HAMDAOUI

Publié avec l’aimable concours financier de la Chambre de Commerce, d’Industrie et de Services de Nador.

PROLOGUE

Peut-on impunément, en violation des règles élémentaires issues des conventions internationales et des droits humains, faire usage d’une guerre d‟agression qui plus est en utilisant des armes chimiques de destruction massive? Apparemment c’est le cas et c’est bien ce qui s’est passé au début du siècle dernier contre le Rif et les rifains. Le droit des gens, – jus gentium -, communément appelé droit international, ne valant que pour les nations dites civilisées, dont les historiens rendront compte plus tard de la réalité barbare.

Les règles et principes qui seraient ainsi valables pour les uns ne le seraient pas pour les autres. Des voix démocrates et progressistes se sont pourtant élevées, à l’époque, y compris parmi les ressortissants des pays agresseurs, colonisateurs et barbares pour dénoncer ces pratiques. Qui les a entendues?.

Par ailleurs, il est pour le moins étonnant que les générations d‟après l‟indépendance, au Maroc, ne retrouvent pas dans leurs manuels et livres d’histoire les affres vécues par leur pays. Pourquoi la guerre chimique contre le Rif a-t-elle été longtemps un secret tabou dont on n’a pas parlé? Pourquoi faut-il que l’on apprenne notre histoire suite aux travaux et recherches faits par des étrangers? Celui qui méconnaît voire ignore son histoire n’a pas d’avenir. Il y a longtemps que la culture orale n’est plus de mise et n’a plus de raison d’être. Elle devient un faux prétex te pour cacher la paresse et taire les tabous et secrets. Les marocains, d’une façon générale, et les rifains en particulier, ont accédé à l’école et au savoir.

Néanmoins, il leur faudra aller à l’étranger pour connaître de l’histoire de leur pays. Quelle est cette bêtise qui fait que des «autorités» interdisent un colloque sur un aspect de l’histoire du pays? Comment peut-on concevoir qu’il soit plus aisé d‟organiser et de tenir un colloque sur la guerre chimique contre le Rif en Espagne même et que toutes les difficultés apparaissent s’il s’agit de l’organiser au Maroc?.

Par deux fois, déjà, des colloques sur ce thème n’ont pas pu avoir lieu au Maroc. On comprendrait si il était question de le faire en Espagne compte tenu des fautes et responsabilités qui retombent sur cette dernière. C’est dès lors une première que ce colloque ait pu avoir lieu, à Nador dans le Rif même, et de surcroît avec la participation d‟une historienne espagnole.

Quel est l’intérêt de cette rencontre? Tout d’abord débattre, se rendre compte et rendre compte de ce qui s’est passé et des conséquences qui en ont résulté voire en résultent aujourd’hui encore. Ensuite, voir ce qu’il est possible d’env isager comme démarches légales. L’histoire témoigne et juge des crimes et violations commises. Les hommes ne sont pas tous mauvais. En reconnaissant les tors commis ceux d’aujourd’hui lavent ainsi ceux d’hier. Mais les fautes, erreurs et responsabilités doivent être reconnues pour être pardonnées. Pêché avoué, dit-on, est à moitié pardonné Les litiges et différends historiques ne sont pas insurmontables. Bien au contraire. Le sort du Nord du Maroc semble lié pour des raisons diverses, qu’on le veuille ou non, à l’Espagne et inversement. L’histoire, la géographie,… sont là pour le montrer et bien aveugle est celui qui ne veut le voir. Des hommes et des femmes venues du Maroc ont occupé l’Espagne des siècles durant. Ils y ont apporté: culture, science, savoir, art, raffinement,… avant d’en être chassés. L’Espagne a occupé et administré le Nord du Maroc pendant près d’un demi s iècle et occupe toujours des villes et présides. Du Maroc, on voit l’Espagne et inversement. Les espagnols qui viennent en touristes ou en investisseurs au Maroc se sentent chez eux. Les marocains qui passent leurs vacances en Espagne s’y sentent mieux que chez eux.

La guerre chimique contre le Rif fait probablement partie des «accidents» de l’histoire. Les dommages sont cependant incommensurables. A défaut de pouvoir les réparer, il faudrait octroyer compensation aux victimes directes et indirectes. Le bon voisinage, le bon sens, les intérêts des deux parties doivent les pousser à oeuvrer pour un partenariat privilégié dans l’intérêt bien compris des deux peuples. Les points faibles et négatifs doivent être traduits en points forts et positifs. Des deux côtés, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté, pleins de sagesse et de raison. Si la paix n‟est pas un vain mot, il faudrait la transcender pour aller vers l’Harmonie et le bien être. Cela se construit à deux. Le couple hispano-marocain tarde à officialiser son union devant Dieu et devant les hommes, pour le meilleur et pour le pire.

LA GUERRE CHIMIQUE DANS LE RIF (1921-1927): ETAT DE LA QUESTION *

La guerre chimique au 20e siècle

L’utilisation des armes chimiques dans les conflits armés, qui aujourd’hui est d’actualité, se trouve avoir une longue histoire, qui remonte au premier quart du 20e siècle. Il est en effet notoire que lors de la première Guerre Mondiale, il fut utilisé massivement l’ypérite, ainsi appelée à partir de Yper, nom en flamand de la ville belge de Ypres, contre laquelle les allemands employèrent ledit agent toxique pour la première fois le 12 juillet 1917, alors qu’ils avaient déjà utilisé avant, dès 1915, d’autres gaz comme le Chlore. En ce qui concerne les alliés, les affirmations selon lesquelles ceux ci n’avaient jamais utilisé l’ypérite durant la première Guerre Mondiale ne semblent pas tout à fait correspondre à la réalité. En effet, tant la France que l’Angleterre fabriquèrent l’ypérite et, même si au moment où ils en eurent en quantités suffisantes la guerre était déjà sur le point de se terminer, ceci n’empêcha pas, que, selon certains auteurs, ils l’utilisent durant l’offensive finale alliée, durant laquelle les anglais auraient lancé le 14 octobre de 1918 des obus chargés d’ypérite contre un village appelé Werwick, causant dans la 16e Réserve Bavière d’Infanterie de nombreuses victimes, entre lesquelles se trouvait le caporal Adolf Hitler, d’alors, qui résulta blessé et atteint de cécité passagère(1).

En vertu du Traité de Versailles de 1919, les alliés vainqueurs prohibaient à l’Allemagne vaincue la fabrication darmes chimiques, et le Protocole de Genève de 1925 en prohibait à tous les pays l’utilisation, même si ceux qui possédaient des stocks d‟armes chimiques étaient autorisés à les conserver, ce qui n’empêcha pas que l’Allemagne ignorant cette interdiction continua à en produire en grandes quantités, ni que les pays qui en possédaient des stocks importants les utilisaient directement ou les refilaient à d’autres pour qu’ils les utilisent. Plus précise dans sa rédaction que celle de 1925, la Convention de 1972, ratifiée par 131 pays, interdit l‟emploi, la production et le stockage d‟armes biologiques et toxiques, et prescrit leur destruction. Enfin, la Convention de l‟ONU pour l’Interdiction d’Armes Chimiques, approuvée en 1992 et en vigueur depuis 1997, confirme les antérieurs instruments internationaux.

Après la première Guerre Mondiale, plusieurs furent les pays accusés d’employer des armes chimiques. La Grande Bretagne en fut accusé pour les avoir utilisées en Irak en 1919 et dans la frontière nord-occidentale de l’Inde au début des années vingt(2). L’Espagne aussi, dans le Rif au printemps de 1925 et la France quelques mois plus tard sur le front nord, aux alentours de Fès(3). Dans les années 1935 -1936, ce fut le tour de l’Italie fasciste d’être accusée d’en avoir fait usage massivement en Ethiopie(4). Durant la guerre civile espagnole, plus concrètement dans les années 1936 et 1937, les franquistes, d’un côté, et les républicains, de l’autre, s’accusèrent mutuellement  d’employer des gaz toxiques, sans que dans aucun des deux cas cela puisse être prouvé(5). Vers cette époque et des années après, le Japon fut accusé d’avoir utilisé des armes chimiques de 1937 à 1945 durant la guerre sino-japonaise. Les gaz lancés, autant par des bombes aériennes que par des grenades d’artillerie, avaient étés entre autres, le phosgène, le diphosgène, la choloropicrine, le cyanure d’hydrogène, le gaz moutarde (ypérite) et la lewis ite (6). Durant la deuxième Guerre Mondiale, il ne fut pas utilisé de gaz toxique car, tenant compte de ce que les principales puissances belligérantes en possédaient des arsenaux importants, Hitler n’osa pas les employer de crainte que les alliés répondent de la même façon.

Dans les années cinquante et soixante du siècle passé, il y eut d’autres pays accusés d’utiliser des armes chimiques: en février 1958, l’Armée de Libération du Sahara Marocain accusa les français et les espagnols de faire usage de bombes chargées de gaz toxiques dans la colonie de Rio de Oro et, en novembre de la même année, radio Pékin accusait les forces nationalistes chinoises, à Quemoy, d’avoir bombardé les troupes de l’Armée Populaire Chinoise dans le continent avec des grenades de gaz toxiques(7). Des années après, les troupes égyptiennes furent accusées, selon divers renseignements procédant de sources proches de la monarchie de l’Imam Al-Badr, d’avoir utilisé de 1963 à 1967, des armes chimiques dans le cours de son intervention dans la guerre civile du Yémen au côté des forces républicaines(8).

Dans le dernier quart du XXe siècle, l’accusation la plus grave retomba sur l’Irak pour l‟utilisation massive d’armes chimiques dans la guerre contre l’Iran et, surtout, contre la population civile Kurde. Les 17 et 18 mars 1988, les irakiens bombardèrent intensivement la population de Halabja, ville de plus de soixante mille habitants située dans le Kurdistan irakien, au nord du pays, près de la frontière avec l’Iran, causant, selon diverses sources, 5.000 morts et autant de blessés. En plus de l’ypérite, gaz vésicant, il aurait été utilisé des gaz neurotoxiques comme le sarin.

Quelques unes des accusations d’utilisation d’armes chimiques manquaient de fondements. Dans les années trente, après la commotion causée par les intenses bombardements avec gaz toxiques effectués par les italiens en Ethiopie en 1935-1936, l’opinion publique internationale fut particulièrement sensible à n’importe quelle dénonciation quant au possible emploi d’une arme prohibée par les traités internat ionaux. Dans la guerre civile espagnole, aucun des deux camps belligérants n’arriva à utiliser des gaz toxiques; aussi, les accusations lancées réciproquement par les franquistes et par les républicains servirent surtout d’armes de propagande destinées à dénigrer et à déprécier l’ennemi devant l’opinion publique internationale. Bien que les accusations, dans d’autres conflits belliqueux, purent obéir aux mêmes mobiles propagandistes, certaines, cependant, correspondaient à la réalité, comme ce fut le cas, en sus de l’Italie en Ethiopie, et de la Grande Bretagne en Irak, celui de l’Espagne dans le Rif. Dans des années plus récentes, l’utilisation d’armes chimiques par l’Irak, dans le Kurdistan irakien, est également suffisamment prouvée, ce qui ne signifie pas, en dépit des accusations de certaines puissances occidentales, que l’Irak continue aujourd’hui à disposer de ces armes, ayant été obligé par la communauté internationale les détruire, dans l’ultime décennie du siècle passé et au début de celui-ci.

De l’utilisation de gaz toxiques par l’armée espagnole dans le Rif, dans les années vingt du siècle passé, il se parla, bien sûr, à l’époque. La majorité des militaires qui intervinrent dans la guerre contre Abdelkrim eurent connaissance de l’emploi de gaz toxiques ou participèrent dans des actions dans lesquelles ceux-ci furent utilisés. La société civile aussi eut partiellement connaissance de leur emploi, par une partie de l’armée, à travers surtout les soldats appelés dans les rangs, dont beaucoup souffrirent eux-mêmes des effets mortifères des gaz. Le premier témoignage sur leur utilisation est dû à Ramon J. Sender (lui même servit en Afrique lors de la guerre du Rif), qui dans son roman «Iman» (1930) raconte les tragiques expériences d’un soldat d’origine paysanne, Viance, et, à travers celui-ci, les effets du gaz sur les troupes espagnoles. A ce témoignage, il convient d’ajouter deux autres : celui de Pedro Onda Bueno, observateur de l’Aviation Militaire qui, dans son oeuvre autobiographique «La vida y yo» (1974) se réfère au lancement de gaz toxiques depuis les avions et l’empoisonnement qu’ils produisaient sur les champs rifains; et celui d’Ignacio Hidalgo de Cisneros qui, dans son oeuvre aussi autobiographique «Cambio de rumbo», révèle comment il fut protagoniste de divers lancements de gaz toxiques à bord d’un avion Farman F.60. Tous ces témoignages revêtent un énorme intérêt historique, pour être basés sur des expériences vécues par leurs auteurs. Nonobstant, dans toute l’historiographie sur la guerre du Rif, il n’existait, jusqu’il y a quelques années, aucune oeuvre qui abordait le thème des gaz toxiques.

Il convient de signaler que les premiers à en donner connaissance furent deux journalistes allemands, Rudibert Kunz et Rolf-Dieter Müller, dans l’oeuvre «Giftgaz gegen Abd el krim. Deutchland, Spanien und der Gasgrieg in Spanisch Marokko, 1922- 1927» (L’Allemagne, l’Espagne et la guerre du Gaz dans le Maroc Espagnol, 1922-1927), publiée en 1990, dont-il n’existe pas de version espagnole(9), mais une version arabe, publiée à Rabat en 1996 avec le titre «Harb al ghazat as sammat bi-l-maghrib. Abdelkrim El Khattabi fi muwajahat as silah al kimiyah» (La guerre des gaz toxiques au Maroc. Abdelkrim El Khattabi face aux armes chimiques). Postérieurement, le thème fut abordé par d’autres auteurs entre lesquels il convient de mentionner les espagnols Juan Pando, dans «Historia secreta de Anual» (1999); Carlos Lazaro Avila, dans un article intitulé «La forja de la Aeronautica Militar: Marruecos (1909-1927)», dans l’oeuvre collective «Las campañas de Marruecos. 1909-1927» (2001); Angel Viðas, dans l’oeuvre «Franco, Hitler y el estallido de la guerra civil (2001)»; et Maria Rosa de Madariaga, dans «Los moros que trajo Franco. La intervencion de tropas coloniales en la guerra civil (2002)»; enfin, d’entre les étrangers, l’hispaniste britanique Sebastian Balfour aborde extensivement le thème dans son oeuvre «Abrazo mortal (2002)».

La documentation d’archives sur les gaz toxiques dans le Rif est énorme. Aujourd’hui, passés les années prescrites par la loi, les chercheurs intéressés peuvent consulter toute cette nombreuse documentation au Service Historique Militaire (SHM) de Madrid, et dans les Archives Historiques de l’Air, de Villaviciosa de Odon.

Le travail que nous présentons ici est basé fondamentalement, en sus de la bibliographie existant sur le thème, sur les sources d‟archives suivantes: Service Historique Militaire (SHM), Ministère Français des Affaires Etrangères (AEF) et Foreign Office (FO), Ministère britannique des affaires extérieures.

Tags : Maroc, Rif, Espagne, guerre chimique, Hirak

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