Maroc : Le Silence du roi

Malgré moult sollicitations et malgré l’appel signé par 41 éminentes personnalités politiques dont Abderrahmane Youssoufi, Mohamed Bensaïd Aït Yedder, Abdellah Laroui, Ahmed khamlichi…, dans lequel ils sollicitent une intervention royale pour calmer les esprits, le roi ne s’est toujours pas prononcé, du moins explicitement, ni sur le hirak du Rif, ni sur les arrestations ni sur quoi que ce soit qui préoccupent les Marocains ces derniers temps. Faut-il s’en étonner ?

Personnellement non. La monarchie marocaine a toujours eu cette propension à rester en dehors de la mêlée. Question de sauvegarder sa hiba, son aura et sa sacralité. Il est vrai que Mohamed VI a brisé cela en s’offrant des bains de foules, en serrant les mains de ses sujets, en prenant des selfies partout où il débarque. Il est vrai aussi qu’il n’arrête pas de voyager pour inaugurer un projet par-ci, ouvrir un Centre par-là, donner le coup d’envoi d’un chantier ailleurs. Depuis qu’il a accédé au trône, Mohamed VI est sur son « cheval », parcourant le Maroc, voire le monde. Un peu trop, diront les mauvaises langues. Toutefois, à part ces déplacements, à part les quidams qu’on aligne de chaque côté des chaussées pour lancer les vivats à son passage, les personnes triées sur le volet qu’on place en première ligne pour lui baiser les mains, on ne l’entend jamais. Il faut toujours attendre les fêtes officielles pour le voir nous lire ses discours.

Il est de notoriété publique que Mohamed VI n’aime pas les médias, encore moins les interviews. Tout le contraire de son père qui raffolait de cela et aimait exhiber son pouvoir et son érudition, surtout auprès des médias Français. Si Hassan II régnait par passion, Mohamed VI règne par hérédité, voire par nécessité. Si Hassan II aspirait à être le plus grand roi de la dynastie alaouite, Mohamed VI se contente d’en être le plus riche. Chose qu’il a déjà réussie puisqu’il est entré, en moins d’une décennie, dans le Top Ten des rois les plus riches au monde. C’est pourquoi il donne souvent l’impression que ses responsabilités de roi l’ennuient.

MOHAMED VI EST UN ROI SILENCIEUX. Tellement silencieux qu’il n’intervient jamais dans les affaires profanes. Il y a ses vaseux et ses ministres pour cela. Seulement voilà, ces derniers ont tellement la frousse qu’ils n’osent jamais se prononcer sur quoi que ce soit, de peur de se tromper, de ne pas employer les mots justes et de recevoir une salve colérique royale. Les colères de Mohamed VI sont légion et on ne les comptabilise plus, tellement elles sont nombreuses. Du coup, les ministres, les chefs des partis politiques, n’osent prendre aucune initiative et attendent les appels téléphoniques, les instructions, les ordres. Voilà pourquoi les Marocains n’adressent plus leurs doléances à ceux pour qui ils ont voté. Ils savent qu’ils n’ont aucun pouvoir et que seul le roi décide de tout : de la veuve qui a besoin d’être opérée, à l’émigré qu’on a dessaisi d’un terrain, au vieillard qui quémande de l’eau pour son douar, etc. Mohamed VI a décidé d’être l’auteur-compositeur-interprète du Maroc et de ce fait, tous les Marocains se tournent vers lui. Les images de Marocains lésés qui réclament justice devant le portrait du roi sont de plus en plus nombreuses sur la toile. Même le fameux dramaturge Nabil Lahlou, après un accident de travail, s’y est mis pour exprimer ses doléances. Ubuesque, n’est-ce pas ? Pas du tout, car Ubu roi en personne, chez nous, aurait jeté l’éponge.

Revenant à la question initiale ; POURQUOI MOHAMED VI NE RÉPOND TOUJOURS PAS FAVORABLEMENT À L’APPEL DES 41 PERSONNALITÉS POLITIQUES ET AUX REVENDICATIONS DU HIRAK DU RIF ? TOUT SIMPLEMENT PARCE QU’IL A HORREUR QU’ON LUI IMPOSE UN CALENDRIER, QU’ON LUI DICTE SES FAITS ET GESTES, QU’ON L’OBLIGE À FAIRE CECI OU CELA. Les seules fois où la monarchie marocaine a été forcée d’intervenir, c’est lorsqu’elle s’est rendu compte que le trône tanguait. Mue par son instinct de survie, elle avait laissé son orgueil et sa « himma » de côté et était descendu dans l’arène pour se sauver. Ce fut le cas lors du printemps arabe : tout le Maroc bouillonnait, les choses étaient devenues dangereuses et la monarchie fut contrainte de réagir en proposant une nouvelle Constitution. C’était cela ou risquer la débâcle. Aucun roi ne veut entrer dans l’histoire comme étant le dernier de sa dynastie. La différence entre février 2011 et Juin 2017, c’est qu’auparavant tout le Maroc s’insurgeait alors qu’aujourd’hui seul le Rif se rebelle. Donc, pas de quoi fouetter un chat, encore moins de déranger un roi. Voici pourquoi Mohamed VI n’est pas intervenu directement. Il s’est contenté d’envoyer ses émissaires pour amadouer les récalcitrants, tentative qui s’est soldée par un échec cuisant, avant que la police anti-émeute n’entre en jeu et n’enflamme le hirak et la toile.

Même s’il suit sûrement les événements à travers les rapports qu’on lui remet, même s’il a convoqué les partis politiques, le roi ne parlera pas. Il attendra son heure pour entrer en scène et dicter ses instructions. Du coup, si revendications seraient exhaussées, elles ne le seraient pas parce que le hirak a imposé sa loi, obligé le monarque à sortir de son silence ; mais parce que, dans sa grande mansuétude, le souverain aurait regardé du côté du Rif, aurait décidé de pardonner aux Rifains leurs incartades et leur aurait octroyé quelques faveurs. Si militants emprisonnés seraient libérés, ce serait grâce à une grâce royale en ce mois sacré de Ramadan ou à l’occasion de Aïd al Fitr. Et les médias relaieraient l’information ; et ils la repasseraient en boucle ; et ils s’y attarderaient pour nous dire combien notre roi est paternel, combien il est bon et combien il est juste. CHAQUE ACTE, CHAQUE DÉCISION, CHAQUE INITIATIVE DOIT ÊTRE COMPRISE COMME ÉTANT UNE INDULGENCE ROYALE, UNE MAGNANIMITÉ CONSENTIE, UN PRIVILÈGE ACCORDÉ  ET NON COMME UN DROIT LÉGITIME, ENCORE MOINS COMME UNE OBLIGATION. On ne force pas la main au roi, on la baise et on attend qu’il nous bénisse. Ceux qui cherchent à changer la donne risquent une énième colère, voire une damnation.

Alors à tous ceux qui guettent une intervention royale, vous pouvez toujours attendre. Le roi réagira lorsqu’il le décidera lui-même, et ça sera sûrement lors du prochain discours de la prochaine fête nationale.

Chaoui Mokhtar

Plumes Horizons

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