L’économie politique de la prédation : le cas du Maroc

Un des mécanismes essentiels de la prédation repose sur l’usage des ressources et finances publiques à des fins d’accumulation privé : au-delà du financement spécifique consacré aux dépenses royales (entretien des palais, frais de déplacement, pensions et salaires royaux…) dont le coût est exorbitant, ce qui est essentiel  est l’étendue du « transfert de valeur » et de moyens publics pour assoir une rente monopolistique dans les secteurs stratégiques de l’économie. La prédation repose sur un usage patrimonial de l’Etat et de l’espace public considérés comme une propriété privée. Cet élément est important. L’état n’est pas seulement  l’appareil institutionnel, politique et matériel, d’organisation des rapports de domination, il est le socle par lequel s’organise l’accumulation par la prédation.  D’une certaine manière, Mohamed 6 peut dire que « l’Etat c’est moi », l’Etat pris ici  dans un double sens, celui de l’espace territorial où s’exerce la logique économique des classes dominantes et forme d’organisation concrète des relations politiques et matérielles de pouvoir entre les forces sociales.   Les auteurs notent que « L’état marocain est la vache à lait de la monarchie » et « puisque les deniers publics financent la monarchie, autant en profiter davantage pour enrichir davantage le roi sur le dos de l’Etat ». La logique mise en œuvre  induit en réalité un rapport particulier à l’économie réelle. L’état n’est pas seulement une superstructure politique au-dessus du fonctionnement concret de l’économie capitaliste dépendante, il est au cœur de la production et reproduction du processus d’accumulation par la prédation. D’une part,  les ministères de souveraineté qui consacrent l’absolutisme politique ont leurs correspondants économiques : le roi a le contrôle direct, stratégique sur les institutions publiques, financières et économiques. Tout comme les politiques publiques intègrent l’agenda spécifique des « entreprises royales » au niveau sectoriel et global.

A cette usage patrimonial de l’état capitaliste dépendant ( ce que ne met pas en valeur le concept d’Etat makhzen )  se combine une domination économique très étendue dans la sphère privée. L’articulation est la suivante : le processus de privatisation a permis l’émergence de monopoles privés liés directement ou indirectement aux intérêts de la famille royale. L’ONA/SNI en est la colonne vertébrale. Mais là encore, il ne s’agit pas de deux sphères séparés : les politiques publiques, au travers de la fiscalité, la règlementation économique, l’octroi de prêts bancaires, la mise à disposition du foncier, l’ouvertures de marchés, les commandes publiques,  participent pleinement à l’expansion du capital royal privé. Mais ça va plus loin : la fonction même du secteur public au sens large est non seulement d’assurer l’accumulation privée de la famille régnante mais d’assurer des taux de profits exceptionnels. Nous retiendrons deux exemples : la pratique généralisée de la surfacturation bien au-delà des prix de production et la sous facturation qui permet le racket légal et de comprimer les couts de production, auquel se combine un système de subventions taillés sur mesure.( cas par exemple de la COSUMAR ). Ou encore la fonction érigée comme norme de fonctionnement qui consiste à « socialiser les pertes » des entreprises royales. L’usage de la CDG ou la manière dont été réparées les pertes financières suite à des investissements douteux au club med ou dans l’OCP illustre ce dernier propos.

Le troisième élément qui fait système dans cette économie de la prédation tient à son articulation à la mondialisation capitaliste. Cet aspect est souvent méconnu et généralement peu analysé. Au-delà des aides financières et des investissements directs étrangers, les accords de libre-échange avec l’UE ont influé sur la dynamique d’accumulation du capital local en général et du capital royal en particulier. A plusieurs niveaux : en développant la libéralisation financière et partant les formes de spéculations boursière ( Adoha ) , en ouvrant de nouveaux marchés taillés sur mesure aux exigences du capital international mais aussi local ( de Tanger med au TGV ) , en ficelant des accords d’exportation taillés là aussi sur mesure, au bénéfice de l’agrobusiness européen mais aussi  des domaines royaux. Le secteur même de l’éolien ( nareva ) est contenu dans les accords types de l’Union pour la méditerranée (UPM) dans son volet énergétique. Cette mise à niveau permet en réalité de drainer les flux financiers accordés dans le cadre des programme MEDA  et autres fonds publics ou privés. A partir de 2007, le Maroc a bénéficié du nouvel Instrument Européen de Voisinage et de Partenariat (IEVP) servant essentiellement à la rénovation des équipements hydrauliques, à la construction de tronçon d’autoroutes et l’extension du réseau routier, pour le démarrage du chantier du deuxième port à Tanger, à la reforme de l’administration publique.  Les politiques publiques d’investissement sont devenus largement tributaires des mécanismes de financement européens et ces mêmes projets dans le cadre de contrats publics-privé ; visent essentiellement à renforcer ou créer les infrastructures nécessaires au développement des capitaux étrangers et à la circulation des marchandises.  Dans le cadre des accords de libre-échange, les aides ont visé la promotion des investissements privés : octroi d’aide aux promoteurs immobiliers pour l’acquisition de terrains dans des zones touristiques, création et  réhabilitation de parcs industriels et plus largement soutien à ce qui est décrit, par les liberaux,  comme étant les « métiers mondiaux » du Maroc.  En réalité, il s’agit de la sous traitance dans les filières automobiles, électroniques, aéronautiques, dans le tourisme, l’agro industrie et dans les technologies d’information et de communication.  Ainsi le Plan Azur vise à développer des stations balnéaires et une capacité hôtelière avec l’objectif d’atteindre le chiffre de 10 millions de touristes par an dés cette année. Le plan Emergence vise à mettre en œuvre des Plateformes industrielles intégrées où les aides publiques et fonds européens visent à massifier les investissements pour créer des pôles de compétitivité.  On ne peut nier, non plus,  la part des bénéfices des entreprises du CAC 40 réalisé au Maroc. L’exemple des conditions de cession de Maroc télécom ou la politique de Véolia, Amendis  sont  à l’image même des règles tacites du capitalisme global : faire le maximum de surprofit au détriment des besoins élémentaires des populations. Les filiales des multinationales réalisent des « retours sur investissements » qui sont parmi les plus lucratives du groupe. 750 sociétés industrielles sur 1200 sont contrôlés par ces firmes dont plus la moitié sont françaises avec un poids significatif (35 % de la production industrielle, 170 000 emplois pour un chiffre d’affaire de 60 milliards de Dh). Ce mouvement s’est amplifié depuis, avec la présence de toutes les entreprises du CAC 40.

La libéralisation intégrale a contraint le capital local à une restructuration dans le cadre d’une concurrence généralisée dont les effets majeurs sont devant nous mais dans ce processus, l’état marocain n’a pas joué seulement le rôle de « facilitateur » des intérêts du capital international, en échange duquel d’ailleurs, le statut de « soutien avancé »…lui a été accordé. Il a évidemment joué le rôle de garant des intérêts particuliers de la famille royale. De ce point de vue, l’affaire de dissociation des mariages d’intérêts avec un certain nombre d’entreprises françaises peut être comprise autrement. Ce n’est pas seulement l’esprit de rapine («  Quand il y en a pour deux, il y en aura encore plus pour un ».) mais la nécessité pour le grand capital local d’affirmer sa place dans le partage du butin de la prédation afin de disposer des leviers d’accumulation assurant une position d’alliance non subordonné du point de vue de ses intérêts. L’enjeu n’est d’ailleurs pas seulement économique. La maitrise de la filière de distribution, au-delà du potentiel de rentabilité, est une question politique. Tout comme le secteur immobilier est au cœur de la construction des alliances matérielles du pouvoir, nécessaire à sa propre base sociale.  Cette réalité n’exclut pas la persistance et le renforcement des intérêts, entre autre, du  capitalisme français au Maroc, comme nous l’avons indiqué précédemment. L’ouvrage tend à minimiser cette réalité alors qu’en fait la concentration du capital local ( au bénéfice de la monarchie ) se déroule dans le moule des accords de libre échange qui étendent les formes de dépendance.

Mais ce qui est plus important est peut être ailleurs. Le propre de la mondialisation capitaliste est de fonctionner dans le cadre d’une logique « d’accumulation par la dépossession ». Le néolibéralisme mondialisé n’est rien d’autre que l’instauration d’un « capitalisme pur » délivré de toute entrave : la loi de la jungle où l’homme est un loup pour l’homme. Mohamed 6 fait partie de cette génération du « consensus de Washington » comme le clan des héritiers de assad, trabelsi, ou khadafi où la spoliation légale et illégale et l’accaparement des richesses est la finalité même du pouvoir. Hassan II encore vivant aurait suivi le même parcours, à la même échelle. De ce point de vue, on ne peut suivre les auteurs quand ils écrivent que : « La mainmise royale est liée à au désir de punir le monde des affaires ». C’est le propre même des secteurs dominants du capitalisme global aussi bien au centre que la périphérie  que d’affirmer une logique prédatrice. A cette différence relative que le roi est un capitaliste particulier : il dispose directement  du monopole de la violence organisé de l’Etat, et des institutions pour assoir sa domination économique.

La corruption, dans cette configuration, est bien plus qu’un système organisé de passe droits. En réalité, elle est au cœur du fonctionnement du système de prédation. D’une part, le pouvoir réglementaire et législatif étant directement lié à la monarchie exécutive, toute la législation économique et financière est façonnée en amont  pour légaliser la prédation et le monopole économique des affaires du roi.  C’est en amont des décisions des processus d’octroi des marchés publics, d’organisation fiscale, de réaménagements fonciers, de réglementation boursière, de transaction monétaire, d’octroi de crédits que la main visible du palais agit. Le processus de privatisation adossé à la monarchie exécutive a abouti à une capture totale de l’Etat, ce qui est la forme la plus étendue de la corruption.   Celle-ci n’est pas seulement la conséquence de l’absence d’un Etat de droit dans les affaires (qui n’existe nulle part), d’une mauvaise gouvernance ou de l’absence d’une indépendance de la justice. Ni même la simple organisation politique du népotisme pour récompenser des soutiens, structurer des fidélités économiques et politiques. Elle est organique au régime d’accumulation dominant et ses mécanismes prédateurs.

Ces différents éléments impliquent en réalité que la « spécificité « ( relative ) économique de la monarchie marocaine n’est pas tant ou pas seulement le fait d’avoir fait du pays un marché privé dans lequel les sujets de sa majesté sont aussi ses propres clients comme l’affirment les auteurs, ni même en réalité dans le fait que la prédation soit légale, mais dans l’architecture très particulière de la classe dominante marquée par une fusion extrême, monopoliste du pouvoir politique et économique et dans la concentration de la propriété. Et sans doute, dans la construction d’une « alliance de classe » qui repose sur une base sociale étroite, à partir de ce que d’autres auteurs ont qualifié de capitalisme consanguin, tant il est vrai que la couche des predateurs regroupe pour l’essentiel les vieilles familles du makhzen et les proches du palais.

Source : Badil Thawri, 16 mai 2012

 

Tags : Maroc, Makhzen, prédation économique, Mohammed VI, monarchie alaouite

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*