Livres censurés au Maroc

Marrakech: C’est un Marrakech qui est loin d’être le symbole de la simplicité et de la quiétude, un Marrakech qui enfouit parmi ses arcanes les secrets du monde politique: des réseaux, des alliances, des pactes dont restent témoins muets les murs rougeâtres de la cité !

C’est ce Marrakech dont parle le livre  de Ali Amar et Jean-Pierre Tuquoi « Paris-Marrakech: Luxe, pouvoir et réseaux » (Calmann-Lévy). C’est « une enquête fouillée, menée sur place et côté français, les auteurs de ce Paris-Marrakech dévoilent les relations quasi incestueuses et extravagantes qui unissent la France et le Maroc. », selon la présentation faite au livre.

La relation entre la capitale des lumières et la cité ocre date de bien longtemps. L’on parle de « Marrakech, le XXIe arrondissement de Paris? «Le Paris du Sahara», comme le disait Churchill qui adorait ses moments passés à peindre dans le balcon de sa suite à la Mamounia.

Marrakech est le lieu de rencontre des grands « décideurs » dans le monde politique, économique, même artistique. « De Nicolas Sarkozy à Dominique Strauss-Kahn, de Bernard Henri-Lévy à Jean-René Fourtou, le président du conseil de surveillance de Vivendi, les hommes politiques, de droite comme de gauche, les intellectuels de tous bords, les patrons du CAC 40, sans parler des vedettes du show-biz, se retrouvent à Marrakech. »

Les auteurs du livre dévoilent aussi le côté « luxe » de la cité, et ce « Marrakech qui, sur fond de misère, offre des plaisirs sexuels interdits en   Europe. »

L’ouvrage de Ali Amar et Jean-Pierre Tuquoi s’interroge, toutefois, sur le devenir de « l’engouement des Français pour Marrakech » après l’attentat meurtrier du café l’Argana et l’arrivée des islamistes au pouvoir au Maroc.

Pour rappel, Ali Amar est l’un des fondateurs de l’ancien hebdomadaire marocain indépendant Le Journal. Il collabore aujourd’hui au site d’information Slate. Il a publié « Mohammed VI, le grand malentendu » (Calmann-lévy, 2009).

Jean-Pierre Tuquoi, ancien journaliste au Monde, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les pays du Maghreb dont « Majesté, je dois beaucoup à votre père » (Albin Michel, 2006).

Mettre en lumière le meilleur de la littérature marocaine francophone. La Mamounia, mythique palace de Marrakech, s’y emploie en décernant un prix, attribué cette année à Mohamed Leftah (1946-2008) pour son dernier roman, publié il y a quelques mois. L’histoire d’un officier de l’armée de l’air égyptienne, menant une vie bourgeoise paisible au Caire, entre sa femme et le club privé où il retrouve ses anciens collègues. 

Jusqu’au jour où le captain Ni’mat tombe sous le charme d’Islam, son jeune boy nubien. C’est l’Egypte de Moubarak qu’ausculte ici Leftah. Un monde de classes et de privilèges tenu par les militaires, hanté par les défaites contre Israël, gangrené par les islamistes. Mais derrière ce roman à l’écriture érotique raffinée se cache surtout une œuvre hautement subversive. Car l’homosexualité est considérée en Egypte – et dans le reste du monde arabe -, « comme une perversion extrême, grave, mettant en cause les fondements de la religion et de la société, une diffamation insultante pour la virilité des Egyptiens ». Le « Printemps » y changera-t-il quelque chose ? Dommage que Leftah, installé au Caire depuis 2000 avant d’être emporté par un cancer, ne soit plus là pour le dire.

Le captain Ni’mat, réserviste de l’armée égyptienne vaincue par les Israéliens en 1967, se retrouve vieillissant et désoeuvré à passer ses journées dans un luxueux club privé du Caire avec d’anciens compagnons. Une nuit, le captain Ni’mat fait un rêve magnifique et glaçant : il voit la beauté à l’état pur sous la forme de son jeune domestique nubien. Eveillé par ces images fulgurantes, il se glisse jusqu’à la cabane où dort celui-ci. La vision de son corps nu trouble si profondément le captain Ni’mat que son existence monotone en est brusquement bouleversée. Il découvre, en cachette de son épouse, l’amour physique avec le jeune homme ; cette passion interdite dans un pays où sévit chaque jour davantage l’intégrisme religieux va le conduire au sommet du bonheur et à la déchéance.

Son règne est bientôt trentenaire et il est l’ami de la France, de ses dirigeants, de ses industriels, de ses élites de droite et de gauche. Roi du Maroc, Hassan II symbolise pour nombre d’Occidentaux le modernisme et le dialogue en terre d’Islam. Mais ces apparences avenantes dissimulent le jardin secret du monarque, l’ombre des complots et des prisonniers, des tortures et des disparus, de la misère. Il règne, maître de tous et de chacun, brisant par la répression, pourrissant par la corruption, truquant par la fraude, courbant par la peur….

Ancien journaliste et cofondateur d’un journal au ton libre et original au Maroc, Ali Amar a commis un brûlot sur les malentendus entourant les dix ans de règne du jeune roi Mohammed VI.

L’auteur Ali Amar, est un journaliste marocain, cofondateur avec Aboubakr Jamaï de l’hebdomadaire Le Journal. Iconoclaste, Ali Amar, dans son ouvrage Mohammed VI, le grand malentendu – sorti en avril dernier aux Editions Calmann-Lévy – remet quelque peu les choses à l’endroit et démystifie l’aura qui entoure un roi «jeune, moderne, modéré et ouvert», complaisamment propagée, notamment par les médias occidentaux accueillis avec faste à Marrakech.

Si la jeunesse du roi est un fait patent, la modernité, l’ouverture et la modération, il n’en a, assure Ali Amar, que «le vernis». Le grand malentendu est un portrait au scanner d’un monarque qui, s’il a su se vêtir des oripeaux de la modernité, ne s’est pas départi, selon l’analyste, des traditions et du syndrome du sultanat, fait remarquer l’auteur de l’ouvrage qui écrit: «Derrière les apparences, se cache pourtant une monarchie affairiste, engoncée dans les pesanteurs de son apparat et de son faste (…)».

De fait, d’emblée, Ali Amar se pose la question: «Qui connaît vraiment Mohammed VI?» et d’enchaîner «L’héritier de Hassan II monté sur le trône du Royaume chérifien il y a déjà dix ans projette en Occident l’image d’un jeune monarque moderne, modéré et ouvert, qui souhaite plus que tout sortir son pays de la misère et l’amarrer à cette Europe proche. Son régime est perçu comme un modèle de transition dans un monde arabe en déliquescence, où l’écrasante majorité des Etats, monarchies et Républiques confondues, sont soit cadenassés sous la férule de potentats, soit en proie à une instabilité chronique.

Pourtant, l’illusion de ce Royaume en mouvement est née d’une légende bien tenace, entretenue par une communication efficace mais trompeuse: le « Printemps marocain » n’a pas subitement bourgeonné, comme on le croit trop souvent, au lendemain du 23 juillet 1999, date de la disparition de Hassan II».


Ali Amar s’inscrit donc en faux contre cette image d’Epinal par trop policée et convenue pour réellement être en phase avec la dure réalité d’un Royaume autrement plus complexe. Le livre est plein d’anecdotes sur le parcours plus ou moins cahoteux du futur monarque chérifien, une sorte de tête brûlée que passionnaient les bolides et les voitures de luxe, à la limite du fétichisme.


«Alors qu’il n’avait que 22 ans, le 19 septembre 1985, le jeune Sidi Mohammed, raconte Ali Amar, roule à tombeau ouvert en direction d’un complexe touristique qu’il doit inaugurer. Il est seul au volant de sa Mercedes 190, et il est très en retard. Dans un virage, sa voiture dérape, heurte un pylône électrique et verse dans une ravine. Le prince s’en sort avec une épaule cassée. (…)» Insouciante jeunesse!


Cet accident de l’héritier du trône, qui ébranla Hassan II, lui fera dire – quelques années plus tard dans un entretien au quotidien français Le Figaro – rapporte Ali Amar, que «chez nous, dans la société marocaine, Freud, nous ne connaissons pas. On manipule ses enfants directement, même si ça fait mal à une jointure (…) Je voyais vingt années d’éducation, de formation complètement anéanties».

Hassan II sollicita alors Michel Jobert, ancien ambassadeur et ancien ministre français des Affaires étrangères: «Expliquez-lui qu’il est le futur roi, qu’il ne s’appartient pas et n’a pas le droit de mettre sa vie en danger», lui demanda le souverain chérifien.


Le roi Hassan II voyait ainsi toute l’architecture qu’il a patiemment construite qui risquait de s’effondrer sous lui du fait de l’insouciance d’un rejeton par trop gâté. Etre roi est un métier, plus, un sacerdoce, auquel il faut se préparer. Ce que le jeune Sidi Mohammed ne semble pas avoir immédiatement saisi, puisqu’il ne semblait pas avoir retenu les dures leçons que lui prodigua son père ni prêt à assumer ses responsabilités. Il s’est assagi par la suite, mais l’espoir qu’il suscita parmi les Marocains s’est effiloché au fil des promesses non tenues alors qu’une élite dorée s’enrichissait outrageusement au moment où le peuple marocain s’appauvrissait de plus en plus. Ce décalage du jeune roi par rapport à la population est raconté par Ali Amar dans une anecdote, lorsque Mohammed VI, manipulé par des arrivistes et les nouveaux riches se voyait dans la peau d’un richissime émir pétrolier du Golfe, allant jusqu’à annoncer lui-même une improbable découverte de pétrole dans un lieu perdu du Royaume chérifien. Un vaste canular qui ridiculisa le jeune Mohammed VI. L’apprentissage de la sagesse est une somme d’expériences que le jeune roi a expérimenté à ses dépens. En fait, dans Mohammed VI, le grand malentendu, Ali Amar ne révèle rien de fondamental sur la gouvernance, la politique et autres faits économiques et sociaux du Maroc, se limitant le plus souvent à des anecdotes qui, si elles ont savoureuses, n’apprennent au final, aux lecteurs, rien qu’ils ne sachent déjà et souvent secret de Polichinelle. Une fois refermé, le livre nous laisse malgré tout sur une certaine faim, du fait que le mystère Mohammed VI demeure entier.

Un portrait du roi du Maroc, mais aussi celui de son père dont Mohamed VI n’a pas totalement renié l’héritage. Une partie du livre est en effet consacrée à Hassan II, décrit (ce qui a rarement été fait) dans son univers quotidien. Le livre analyse aussi les espoirs déçus par l’arrivée d’un nouveau roi, ainsi que l’avenir de la dynastie (sous-titre : Crépuscule d’une dynastie).

La meilleure partie du livre, et la plus inattendue, est sans doute celle qui évoque l’ancien roi.

« Jamais l’ordinaire des jours du feu roi n’avait été révélé avec un tel luxe de détails; jamais sa personnalité intime n’avait été placée sous un jour aussi cru. L’auteur nous fait entrer jusque dans les appartements secrets du monarque, peuplés de dizaines de femmes, concubines et servantes, et nous initie à un cérémonial qui  » emprunte à la cour du Grand Moghol autant qu’à celle de Louis XIV « . Où J.-P. Tuquoi a-t-il trouvé des informatrices aussi sûres ? Comment a-t-il su les convaincre de parler ? Les nombreux services de sécurité du royaume s’emploieront, les prochaines semaines, à obtenir les réponses, avec, on l’espère, le plus vif insuccès. Au détour de ces promenades époustouflantes dans les arcanes du palais (quel romancier oserait imaginer pareilles intrigues ?), une révélation dont les historiens feront leur miel : la preuve, document à l’appui, que le général Dlimi, successeur d’Oufkir dans la confiance royale et dans la rébellion, ne mourut pas d’un fâcheux accident de voiture, comme l’affirme la version officielle, mais fut bel et bien assassiné après avoir été interrogé en présence de Hassan II. » (extrait de la critique de Gilles Perrault, Le Monde, 1er novembre 2001).

« Tuquoi évoque longuement les premiers pas du jeune roi Mohamed VI  » condamné à une jeunesse impossible sous la férule d’un père jupitérien, drapé dans l’étiquette figée du Palais et un mode de vie anachronique « .

Dans un chapitre sur le  » Printemps de Rabat « , le journaliste raconte les premiers espoirs des Marocains en ce jeune roi qui pratique le jogging et le jet-ski,  » règle par chèque l’addition comme un client ordinaire  » au restaurant et limoge les  » barons  » en place sous le règne d’Hassan II. Mais, selon l’auteur, l’opinion  » petit à petit (…) comprend que Mohamed VI endosse volontiers les habits de son père  » et plusieurs  » entailles au contrat moral entre le roi et son peuple font douter de la réalité d’un changement « . » (extrait de la critique de l’AFP, 27 octobre 2001).

La réaction des autorités marocaines a été plus mesuré que lors de la parution de Notre ami le roi de Gilles Perrault, en 1990, le livre de Jean-Pierre Tuquoi n’en a pas moins été interdit.


« L’hebdomadaire indépendant marocain Le Journal, qui a récemment publié des extraits du livre, soulignait avec raison, dans son commentaire, que la réaction des autorités en dirait davantage sur l’évolution du Maroc que la prose de Jean-Pierre Tuquoi. Et les autorités ont d’ailleurs plutôt bien réagi : les journaux, marocains ou étrangers, qui ont choisi d’évoquer l’ouvrage ont jusqu’ici pu le faire sans être inquiétés. » (extrait de la critique de Dominique Lagarde, L’Express, novembre 2001).


« Selon les informations recueillies par RSF, le numéro de l’hebdomadaire français Le Canard enchaîné, daté du 31 octobre 2001, est retenu chez le distributeur Sochepresse depuis le 31 au soir. Ce numéro contenait un article intitulé Sa Majetski M6 qui commentait le dernier ouvrage de Jean-Pierre Tuquoi sur le Maroc Le dernier roi (Grasset). Le journaliste écrivait notamment :  » Après deux ans et demi de règne, son fils n’a pas fait grand-chose sinon réprimer la presse, céder aux islamistes sur les droits des femmes, gérer son immense fortune et faire du sport… » »


En novembre 2001, Ali Lmrabet était poursuivi pour « diffusion de fausses informations portant atteinte à l’ordre public ou susceptibles de lui porter atteinte ». Selon lui, les véritables raisons de ces poursuites sont, entre autres, la publication (dans le numéro du 27 octobre) des bonnes feuilles du dernier ouvrage de Jean-Pierre Tuquoi sur le Maroc, Le Dernier roi. L’hebdomadaire Demain Magazine a été saisi par la police après sa mise en vente. Ali Lmrabet, directeur de la publication, avait pourtant payé l’amende de 30 000 dirhams à laquelle il avait été condamné.

À une année du cinquantième anniversaire de l’indépendance du Maroc, Les Trois Rois retrace l’histoire politique du royaume depuis la fin du Protectorat, histoire qui se confond avec celle des trois derniers représentants de la dynastie alaouite. C’est que, au centre du système marocain, comme le souligne l’anthropologue Abdallah Hammoudi, se trouve  » la figure bipolaire du monarque qui, selon les circonstances, peut aussi bien incarner la sainteté qu’être source de violence, et cela sans transition aucune ni contradiction apparente « .  » Père de l’indépendance « , Mohammed V vénéré par ses sujets, a laissé le souvenir d’un saint homme. La réalité, si l’on se fie à ceux qui l’ont bien connu ou aux archives diplomatiques, est beaucoup plus complexe. Hassan II, au contraire, a longtemps véhiculé une image déplorable.  » L’image que j’avais au départ de Hassan Il était tellement négative que j’ai confondu l’immoralité et l’inintelligence « , note jean Daniel dont l’opinion a beaucoup évolué en rencontrant régulièrement le monarque. Chez Hassan II, la réalité est donc également plus nuancée. Chez lui, le meilleur – la  » Marche verte « , les médiations au Proche-Orient, une certaine vision du monde – a côtoyé le pire : un déficit social considérable, la corruption, le bagne de Tazmamart et les multiples atteintes aux droits de l’homme. En fait, Hassan II a surtout conforté l’institution monarchique mais, malheureusement, le progrès social n’a pas accompagné la stabilité politique. Quant au chef actuel de la dynastie, Mohammed VI, il n’a pas encore été véritablement confronté aux épreuves de la vie. Appelé à ses débuts  » roi des pauvres « , il a depuis rectifié le tir en affirmant qu’il était le roi de tous les Marocains,  » y compris des riches « . Des entretiens avec quelques-uns des hommes qui ont le plus marqué la vie politique marocaine (les femmes n’y ont fait que tardivement leur entrée) ainsi qu’avec un certain nombre d’hommes politiques et de diplomates étrangers nourrissent abondamment ce travail qui a bénéficié par ailleurs des recherches et des multiples contributions de politologues, d’historiens ou de journalistes, marocains en majorité, mais aussi européens ou américains. Enfin, la consultation des archives du Quai d’Orsay, hélas limitée dans le temps puisque les dernières trente années ne sont pas encore ouvertes, a permis à l’auteur de mieux mesurer le poids de la France dans les années décisives qui ont suivi l’indépendance. Une synthèse irremplaçable sur un demi-siècle d’histoire du royaume chérifien, maillon fort de  » l’Occident arabe « .

En mars sort chez le Seuil un nouvel opus sur Mohammed VI :Le roi prédateur, signé Catherine Graciet (ex journaliste au Journal hebdomadaire et à Bakchich) et Eric Laurent, interviewer de Hassan II et auteur du livre Mémoires d’un roi.


L’enquête promet une plongée dans les magouilles économiques de Mohammed VI et de son entourage affairiste. Elle lèvera encore davantage le voile sur le côté obscur et cupide de la monarchie alaouite.
Résumé de l’éditeur :
Mohammed VI est désormais le premier banquier, le premier assureur, le premier entrepreneur de bâtiments de son pays. Il y joue un rôle dominant dans l’agro-alimentaire, l’immobilier, la grande distribution, l’énergie et les télécoms. La fortune personnelle du roi du Maroc a quintuplé en dix ans, et le magazine Forbes le classe désormais parmi les personnalités les plus riches du monde. Que s’est-il donc passé depuis l’avènement du fils d’Hassan II ? Par le biais des holdings que contrôle la famille royale, avec l’aide du secrétaire particulier de Sa Majesté et la complaisance de nombre de dignitaires et de valets du pouvoir, c’est à une véritable mise en coupe réglée de l’économie du royaume que l’on assiste depuis plus de dix ans. Et si l’absolutisme royal selon Hassan II visait à assurer la pérennité de la monarchie, la structure de gouvernement mise en place par son fils est tout entière tendue vers l’accaparement privé. Voici ce système, et les hommes qui en tirent les ficelles, pour la première fois mis au jour au terme d’une minutieuse enquête de terrain, d’un examen fouillé des dossiers sensibles, de nombreuses rencontres avec les principaux témoins de cette royale prédation, y compris parmi les proches du Palais. Voici comment le souverain d’un des régimes désormais les plus menacés par la vague démocratique dans les pays arabes a transformé ses sujets en clients, l’Etat en machine à subventionner les intérêts de la famille royale, et notre pays en complice d’un désastre politique et moral auquel contribue, à son corps défendant, le contribuable français.

TAZMAMART UNE PRISON DE LA MORT AU MAROC, CHRISTINE DAURE-SERFATY

Pendant dix-huit ans, les hommes dont ce livre raconte l’histoire ont disparu. D’août 1973 à septembre 1991, ils ont vécu enfermés chacun dans une cellule sans lumière aucune, ni lampe ni fenêtre, sans visites et sans soins, ni médecin, ni infirmier. Dix-huit ans d’obscurité et de désespoir. Dans le noir secret d’un pouvoir absolu, ces hommes – l’élite de l’armée marocaine, des proches du Palais royal – avaient été condamnés à une mort lente. Plus de la moitié d’entre eux ont ainsi quitté la vie, dans le silence et l’oubli. Pour assouvir la vengeance d’un seul, le Roi, l’inventeur de cet enfer : Tazmamart. Sans les démarches de Christine Daure-Serfaty, hantée par cette horreur dès qu’elle en reçut les premiers témoignages. Tazmamart existerait peut-être encore. « Tazmamart m’a habitée, envahie si longtemps, écrit-elle. Tout au fond, il rejoignait le cauchemar qu’ont fait tous les enfants : seuls dans le noir, enfermés, ils appellent leur mère et personne ne vient car personne ne les entend. » Christine Daure-Serfaty a enseigné au Maroc durant quinze ans. En 1986, elle a épousé Abraham Serfaty, alors emprisonné à Kenitra. 

Un Brésilien et une Française pour secouer le Maroc

Opposants emblématiques de Hassan II, Abraham Serfaty et sa femme Christine-Daure sont des figures majeures de la politique et de l’édition marocaines, après l’indépendance. Ingénieur des Mines, promis à une brillante carrière dans l’administration, Abraham fait vite le choix du marxisme-léninisme. “Dédé”, comme le surnomment ses camarades, a déjà l’âme d’un leader et l’opiniâtreté d’un insoumis. Première expérience avec la censure à l’époque de Souffles, la revue lancée avec Abdellatif Laâbi. En 1970, Abraham rompt avec le parti communiste de Ali Yata (à qui il reproche son mollétisme). Dans Mémoire d’un roi, Hassan II relève l’épisode, en insistant sur le fait que Serfaty fut exclu du parti pour trotskisme. Une époque ! L’histoire d’Abraham avec les livres est indissociable de celle de Christine Daure qui deviendra sa femme, en prison. “Dédé” est le leader du mouvement gauchiste Ilal Amam. Au début des années 70, une prof d’histoire-géo nommée Christine Daure cache les militants Abdellatif Zeroual et un certain Abraham Serfaty. C’est l’époque de la clandestinité, on joue au chat et à la souris avec la police. Arrêté en 1972, torturé puis relâché. Serfaty bascule encore une fois dans la clandestinité, jusqu’en 1974. Ce sera une condamnation à perpétuité et la prison civile de Kénitra après. En prison, les livres interdits circulent plus librement que dans le reste du pays. “C’était la plus grande librairie du royaume. Les détenus lisaient tout ce qui sortait”, se souvient ce militant. La suite relève de l’histoire, quand Christine Daure est expulsée en 1976. En 1986, sur l’insistante pression de Danielle Mitterrand, Christine est autorisée à rentrer au Maroc, pour se marier avec Abraham. En cette fin des années 80, Christine est accaparée par la préparation du plus grand coup littéraire de l’ère hassanienne. C’est Notre ami le roi, projet qu’elle mènera dans la clandestinité avec Edwy Plenel et Gilles Perrault. C’est ce livre qui lui vaudra une condamnation télévisée de Hassan II. “Le témoin principal dans cette affaire, c’est quelqu’un qui a usé et abusé de notre hospitalité, je l’ai d’ailleurs prévenu de ne plus mettre les pieds au Maroc”. Après ce livre, tout se précipite, la campagne des droits humains en France, l’expulsion d’Abraham Serfaty, accusé d’être “Brésilien”, vers la France. Dans la foulée de cette rocambolesque libération-exil, paraît Dans les prisons du roi, écrits de Kénitra sur le Maroc, aux presses du Parti communiste français, Messidor. Un livre encore introuvable aujourd’hui.

Deux ans après Notre ami le roi, en 1992, Moumen Diouri, opposant irréductible à Hassan II, commet un nouveau brûlot contre le régime. Après l’incident Perrault, la France mitterrandienne est échaudée. Au courant de l’été 1991, Diouri est expulsé vers le Gabon, pour, dit-il, le faire taire. L’historien Abdallah Laroui, idole des étudiants et de la jeunesse socialiste, est même dépêché à Paris pour convaincre ses amis politiques et universitaires d’une chose : soutenir les avancées démocratiques au Maroc, et cesser d’attaquer le roi et l’intégrité territoriale. Laroui confirme dans ses mémoires (Le Maroc de Hassan II, Centre culturel arabe, 2005) le rôle joué par l’association France Libertés, présidée par la première dame de France, Danielle Mitterrand, pour ramener Diouri en France. Au final, édité chez l’Harmattan, A qui appartient le Maroc relève d’un genre littéraire au charme aujourd’hui un peu désuet. Dans ce bilan de trente années du règne de Hassan II, le ton du livre est parfois excessif. Le titre et la couverture marquent les esprits. La maison Maroc est représentée assise sur deux piliers, la France et l’ONA. Diouri tire à boulets rouges sur l’économie de rente de Hassan II. Un mélange de sources journalistiques et de scoops invérifiables et parfois franchement fantaisistes, comme ce chiffre de la fortune de Hassan II, évaluée à 40 milliards de dirhams. Une information reprise pendant des années dans le Quid, ce qui vaudra à l’encyclopédie une censure continue. Moumen Diouri n’est pas journaliste, ce qui lui permet d’affirmer, sans sources et péremptoire : “Pratiquement tous les légumes, fruits et fleurs exportés sortent des domaines royaux.” En 1972 déjà, Diouri, compagnon de Cheikh El Arab et ami de Mehdi Ben Barka, publiait son Réquisitoire contre un despote où il clamait, sans ambages, son credo républicain. Depuis, Moumen Diouri a même reconnu dans des interviews données à la presse avoir participé à des tentatives de renverser Hassan II par les armes. Lorsqu’en 1965, l’année des évènements du 23 mars et de la disparition de Ben Barka, Moumen Diouri est un militant de gauche révolutionnaire, qui vient d’être condamné à mort par contumace. Au fil des ans, Diouri évoluera vers une sensibilité plus islamisante, qu’il ne renie plus aujourd’hui.
[À qui appartient le Maroc ?] et [Réquisitoire contre un despote] par Moumen Diouri

Lorsqu’elle paraît en 1975 aux Presses universitaires de France, sous le titre Le commandeur des croyants, la thèse de John Waterbury sur l’élite marocaine est déjà interdite. Fait exceptionnel, la version originale du livre (en langue anglaise) est censurée au Maroc. Le livre n’est pourtant pas du tout un livre polémique. A sa manière de sociologue américain, Waterbury étudie les institutions du pouvoir monarchique. Une partie de l’étude est dynamique, décelant les évolutions de fond de la société marocaine : urbanisation, bureaucratisation. On a reproché à l’auteur d’avoir sous-estimé le rôle de l’armée. Pourtant, sur le long terme, l’analyse reste juste : la description de la structure concentrique des réseaux de pouvoir, l’omniprésence de l’allégeance. Aujourd’hui encore, on gagnerait à méditer les pages sur l’intégration des élites contestatrices par le Makhzen. En 1992, une autre thèse universitaire paraît et devient un authentique must-read pour ceux qui s’intéressent à la politique marocaine en général, et au rôle central qu’y occupe l’institution monarchique : La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir de Maâti Monjib. Comment le mouvement national, sorti grandi de la lutte pour l’indépendance et jouissant d’un soutien populaire, n’arrive pas à convertir sa force en réel contre-pouvoir de Hassan II ? Monjib montre comment, dès les premières années du règne de Mohammed V, le prince héritier Moulay Hassan intrigue, s’appuie sur l’armée qu’il reprend en main et ses proches pour couper l’herbe sous le pied de l’opposition nationale. Le livre, préfacé par Gilles Perrault, ne fut jamais distribué au Maroc. Une librairie casablancaise a bien organisé une rencontre avec l’auteur, en ramenant quelques exemplaires par la voie aérienne. Deux jours après, des policiers en civil viennent menacer la propriétaire. Qu’on ne l’y reprenne plus ! C’est le même sort pour la première biographie fouillée de Mohamed Oufkir, bras droit de Hassan II, jusqu’à son “suicide de trahison” d’août 1972. Oufkir un destin marocain (éditions Calmann-Lévy) paraît quelques mois avant la mort de Hassan II. Le journaliste Stephen Smith, alors chef du service Afrique au journal Libération, savait que le nom d’Oufkir est encore tabou. La preuve, la biographie est toujours introuvable, en librairie.

[Oufkir un destin marocain] par Stephen Smith

[Le commandeur des croyants] par John Waterbury
[La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir] par Maâti Monjib

« Le commandeur des croyants, La monarchie marocaine et son élite » de John Waterbury vient de paraitre aux Editions Al Ghani. Traduit vers l’arabe par Abdelghani Abou el aazm, Abdelouahed Sebti et Abdelatif Felk, cet ouvrage, publié en 1967, analyse le système politique marocain de l’après-indépendance. 
Quelques décennies plus tard, l’actualité politique de 2013 démontre que cette étude décrypte toujours aussi bien, le jeu, ambigu, de la monarchie, de l’élite et des acteurs politiques marocains. 
« Je m’étais procuré le livre de John Waterbury, en arabe, lors de sa première édition en 2004. Je l’avais feuilleté, comme toujours, puis il était resté sur mes étagères, avec les autres ouvrages qui attendent que je les lise. Un ami a attiré mon attention sur la parution de la troisième édition, ce qui m’a poussé à le feuilleter de nouveau. Ma surprise a été grande en découvrant la force de l’analyse du système politique marocain et de son élite, au sortir de l’indépendance… Comme s’il expliquait la situation actuelle… Comme si le temps politique marocain s’était arrêté et n’avait pas bougé… Comme si les mêmes acteurs, les mêmes pratiques, les mêmes rituels, les mêmes mentalités continuaient de produire le fait politique marocain… Aujourd’hui comme hier… Cette conclusion est-elle étrange ? »

Le Dr. Maâti Monjib est un historien de la vie politique (Université Mohammed V-Rabat). Né au Maroc, il a d’abord obtenu un doctorat en France (politique d’Afrique du Nord) et un autre à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) en histoire de la vie politique africaine. Il a publié des articles et des études sur l’Afrique du Nord et le Moyen Orient mais aussi sur l’Afrique. Il a enseigné au Maroc, au Sénégal et dans des universités américaines. Il a publié plusiuers ouvrages dont : « La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir » (Paris, L’Harmattan, 1992), une biographie politique de Mehdi Ben Barka (avec Z. Daoud, Paris, Editions Michalon, 1996-2000) ainsi que « Les islamistes contre les sécularistes au Maroc » (ed. : Amsterdam, IKV, 2009). Il prépare actuellement une biographie politique de Mamadou Dia, homme politique d’Afrique de l’Ouest.
Source : tawramarrokia

 

Tags : Maroc, presse, répression, Makhzen, Hassan II, livres sur le Maroc, Abraham Serfaty, Moumen Diouri, Gilles Pérault

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