Macron dans son labyrinthe par Descartes

Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, la France connaît une nouvelle manière de faire de la politique. Pas nécessairement meilleure que l’ancienne, mais en tout cas très différente. La première manifestation de cette façon de faire de la politique est la démissionnite aigue qui s’est emparée de nos hauts responsables. En seulement deux mois, Macron a déjà perdu quatre ministres – et non des moindres – et un Chef d’Etat-Major des armées. Paraphrasant le personnage d’Oscar Wilde, « perdre un ministre peut être considéré un malheur, en perdre quatre ressemble plutôt à de la négligence » (1).

Toutes ces démissions posent des questions passionnantes sur la manière dont notre démocratie fonctionne aujourd’hui. Celle des ministres, dont il faut rappeler qu’ils ont démissionné sur simple suspicion pour reprendre des fonctions d’élus (de député, de député européen, de maire d’une ville moyenne) pose une question de cohérence. S’ils sont innocents des charges dont on les suspecte, pourquoi quitter leur poste de ministre ? Et s’ils sont coupables, quelle légitimité ont-ils pour voter les lois ou gérer les deniers publics ? Ce curieux entre-deux montre bien que leur démission ne doit rien à l’éthique, et beaucoup à la communication. En tant que ministres, ils étaient exposés aux médias et leurs frasques réelles ou supposées étaient un boulet pour le gouvernement et le président. A l’Assemblée, au Parlement européen ou à la mairie de Pau, ils sont moins visibles, et donc moins dangereux. La nouvelle éthique n’est pas « tu ne voleras point », mais « tu ne te feras pas remarquer ».

Mais ce ballet de ministres ne présente finalement qu’un intérêt limité. Les personnalités concernées ont tellement peu de relief que la démocratie et le bon gouvernement ne perdent guère et ne gagnent guère du remplacement de Goulard par Parly, de Ferrand par Mézard, de Bayrou par Belloubet. Le système qui veut que la suspicion publique vaut condamnation est cruel et injuste, certes, mais les seuls à en souffrir sont les personnes concernées. Au fond, tout le monde s’en fout. C’est la quatrième démission, celle du général de Villiers, qui met à nu au contraire un mécanisme très dangereux pour notre démocratie, et qui mérite certainement une analyse approfondie.

D’abord les faits. Le général de Villiers est interrogé – à huis clos, notez-le bien – par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée. Devant cette commission, le général exprime son mécontentement avec la politique budgétaire du gouvernement, estimant que la réduction annoncée du budget des armées est incompatible avec les missions qu’on leur a confié, que ce soit la défense de notre territoire ou les opérations extérieures. Les remarques du général parviennent à la presse – on ne sait toujours pas comment, et cela ne semble intéresser personne – et deviennent alors publiques. Le président de la République « recadre » alors le Chef d’Etat-Major, déclarant « qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique », et se proclamant « le chef ». Le général de Villiers estime alors qu’il ne bénéficie plus de la confiance de son commandant en Chef, et qu’il ne lui reste plus qu’à démissionner. Il quittera le ministère de la Défense flanqué d’une haie d’honneur de plusieurs centaines de membres du personnel – et on sait que ce n’est pas un risque qu’on prend à la légère dans ce milieu – qui applaudissent à son passage.

Quelles conclusions tirer de cette histoire ? D’abord, soulignons que le général de Villiers n’a pas manqué à son devoir de réserve. Contrairement à l’accusation formulée par le chef de l’Etat, il n’a pas « étalé certains débats sur la place publique ». Ses critiques, il ne les a pas exprimé dans les médias ou dans une conférence publique, mais dans le huis clos d’une commission parlementaire dont les travaux, si ma mémoire ne me trompe pas, sont couverts par le secret de la défense nationale. Le président de la République a donc commis une faute, à moins de conclure qu’une commission parlementaire, même siégeant à huis clos, soit devenue une « place publique ». Et si c’est le cas, où s’arrête donc le domaine du public et commence celui de la confidentialité ? Dans quelle enceinte un haut fonctionnaire peut-il exprimer sa pensée librement devant les élus de la nation ?

Car, et c’est là mon point principal, le secret des délibérations est inséparable de l’acte de gouverner. Ce n’est pas, comme on le croit souvent, une protection des gouvernants, mais c’est lié à l’essence même du gouvernement. Il est toujours dangereux pour un haut fonctionnaire de dire au roi qu’il est nu (2). Mais il l’est suicidaire de le dire en public, alors que cet acte ne peut être considéré par l’opinion publique que comme un acte d’insubordination. Et au surplus c’est beaucoup moins utile : si le roi peut entendre un avis négatif donné en privé, une fois rendu public le suivre revient à montrer une faiblesse. Si le politique veut être bien conseillé, il est indispensable de maintenir des enceintes où les serviteurs de l’Etat peuvent s’exprimer et débattre librement devant l’autorité politique, et cette liberté ne peut exister que grâce à la confidentialité.

En « recadrant » le général de Villiers pour une « indignité » qu’il n’avait pas commise, au lieu de critiquer le véritable fautif, qui est celui qui a rendu publiques ses paroles, Macron a révélé deux choses. La première, c’est qu’il n’entend pas permettre sous sa présidence de véritables débats sur le fond. L’ensemble des hauts fonctionnaires est prié de porter la bonne parole présidentielle et de taire ses réserves, même lors des réunions à huis clos. Mais surtout, il a mis en évidence la faiblesse de sa position. Il est si peu assuré de sa position, il trouve sa légitimité si peu évidente qu’il se sent obligé de rappeler qu’il est le « chef », et cela publiquement, comme si cela n’était pas une évidence.

Descartes
23 juillet 2017

(1) « To lose one parent may be regarded as a misfortune ; to lose both looks like carelessness », Oscar Wilde, « The importance of being earnest ».

(2) Paradoxe dont un chef d’entreprise américain a magistralement résumé les termes : « je veux des collaborateurs qui me disent la vérité, même si cela doit leur coûter leur poste ».

 

Comité Valmy

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