Marie-Claire Mendès France: « La grande amie de la Tunisie ? »

Marie-Claire Mendès France, « La grande amie de la Tunisie ? »

Par Ahmed Manaï
07/07/2004

M. Taïeb Moalla, tunisien vivant au Québec, nous a informé (2 juillet 2004) du décès, la veille, de Marie-Claire Mendès France, qualifiée par le journaliste de « grande amie de la Tunisie ».
Mais c’est quoi une « grande amie de la Tunisie », « une amie de combat » de surcroît, pour quelqu’un qui n’a jamais vécu dans ce pays et dont on ne lui connaît point d’attaches avec lui, hormis peut-être les relations privilégiées que son époux avait avec le président Bourguiba? Tous les Tunisiens se souviennent du portrait de Pierre Mendès France, trônant pendant trente trois ans sur le bureau présidentiel à Carthage.
Le journaliste Tunisien a eu l’honnêteté de nous informer aussi, que le président tunisien avait envoyé une lettre de condoléances à la famille, ce qui donne aux lecteurs une petite idée sur la nature des liens que cette dame entretenait avec la Tunisie. Elle avait sûrement aussi beaucoup d’amis en dehors du palais de Carthage et j’en connais beaucoup qui se sont sentis un peu orphelins ce premier juillet, mais c’est au plus au haut niveau de la Tunisie officielle qu’allaient ses préférences.
D’habitude très discrète dans ses rapports avec notre pays, cette dame s’est trahie une première fois en cosignant une lettre- pétition pour protester contre la manière dont certains journaux français avaient relaté le procès pour trafic de stupéfiants de Moncef Ben Ali, frère du président Tunisien. (Le Nouvel Observateur, N°1469 daté du 31/ 12/ 1992, rubrique LA PAROLE).
« Pas un mot, dans cette longue lettre, sur les cassettes pornos diffusées sur les opposants, sur la presse tenue en laisse ou la législation sur les associations qui organise la mainmise du pouvoir sur la société civile », écriront, sept ans plus tard, les auteurs du livre « Notre ami Ben Ali ».
Mais surtout, aucune allusion à la torture généralisée et systématisée, aux dizaines de milliers de prisonniers condamnés aux plus lourdes peines dans des centaines de procès iniques, ni aux morts sous la torture, ni aux exécutions l’année précédente, de quatre condamnés à mort et qu’une Madeleine Rebérioux, présidente de la Ligue française des droits de l’homme par exemple, a eu le courage de dénoncer à l’époque, dans sa réponse à l’invitation de l’ambassadeur de Tunisie à Paris.
Marie-Claire Mendès France s’est encore illustrée au cours de l’année 2000, soit quelques années après la scandaleuse pétition, en témoignant, vainement d’ailleurs, en faveur de son ami et cosignataire Serge Adda, dans son procès en diffamation contre J.P.Tuquoi, auquel il reprochait la manière dont il avait relaté son rôle dans la mise au pas de la LTDH.
Et c’est à cette occasion, dans la salle d’attente attenante à la salle d’audience du palais de justice à Paris, que j’ai pu bavarder avec cette dame pendant près de trente minutes… de la Tunisie, de la lettre que je lui avais envoyée en janvier 1993 et à laquelle elle n’avait pas daigné répondre…et du rôle de son protégé dans la crise de la LTDH.
Ce bref échange, m’a convaincu que cette dame, comme de nombreuses autres personnes qui revendiquent haut et fort leur amitié avec la Tunisie, ne pouvait être son amie tant elle était admirative du bourreau de son peuple.
Mais libre à M. Moalla de la considérer comme « une grande amie de la Tunisie » et même « une amie de combat ».

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Je donne ci-après aux lecteurs, le texte de la pétition, la lettre que j’ai envoyée au nom de la Coordination pour la Défense des Libertés en Tunisie (CDLT) à J. Daniel et aux cosignataires français et la réponse du secrétariat de J. Daniel qui n’a pu « aller au-delà des premiers paragraphes » de ma lettre !
La lettre- pétition.
Le Nouvel Observateur
La relation par certains médias français d’un procès mettant en cause, dans une affaire de trafic de drogue, le frère du président de la république tunisienne, a donné lieu à des commentaires incertains, injustes, parfois injurieux à l’égard de la Tunisie. En réaction, quelques amis m’adressent la lettre suivante que je publie volontiers.
J.D
Lettre au Nouvel Observateur
Le Nouvel Observateur, N°1469 daté du 31/ 12/ 1992, rubrique LA PAROLE).
Justice pour un pays ami !
Lorsque, au détour d’un procès ordinaire de droit commun mettant en accusation à Paris quelques ressortissants tunisiens, certains tentent de travestir la vérité d’un peuple et d’un Etat, on doit s’interroger sur des procédés d’amalgames qui trahissent les exigences de la justice et de l’amitié entre les peuples.
S’il ne nous revient pas de porter un quelconque avis sur des décisions souveraines de la justice française, ni de porter un jugement général sur une dégradation actuellement perceptible de la pratique du journalisme, notre inquiétude est grande à l’égard du traitement tendancieux opéré par quelques médias, qui risque de brouiller les relations franco- tunisiennes et de développer en France une suspicion injuste envers l’Etat tunisien.
A lire certains, la Tunisie serait aujourd’hui une « société bloquée », « une république médiocre », voire un pays « en voie de sous- développement ». A cette vision manichéenne, nous n’opposerons pas l’image d’un pays sans problèmes.
Mais, indignés par cette vision délibérément négative, nous entendons rappeler avec force que cette Tunisie si proche par l’histoire, par la culture de la tolérance, par l’attachement au dialogue, construit jour après jour, non sans erreur parfois mais d’une manière à la fois pacifique et raisonnable, une société moderne, pluraliste, équilibrée et ouverte sur le monde d’où est bannie toute forme d’intégrisme et de rejet xénophobe.
Comment ce pays « en voie de sous- développement » aurait- il pu obtenir un taux de croissance de son économie de 8, 6% en 1992 sans consensus ?
Comment cette « société bloquée » aurait- elle pu accueillir 4 millions de touristes européens en 1992 et se trouver être le seul pays de la région à avoir ouvert sans complexes son espace télévisuel à des chaînes françaises et italiennes sans une volonté démocratique clairement assumée ?
Comment cette république serait- elle « médiocre » alors qu’elle est la seule dans le monde arabe et musulman à avoir fait des droits de la femme et de l’égalité des sexes un choix fondamental ?
Cette société « bloquée, médiocre et sous- développée… » dispose aussi de huit partis d’opposition, d’associations et de syndicats combatifs, sans parler de la liberté faite aux créateurs de produire des œuvres de valeur internationale abordant des sujets qui ailleurs sont tabous, comme en témoignent les succès récents de films tunisiens dans le monde….
Nous appelons donc tous ceux qui ont à cœur de faire de la méditerranée une zone de paix, de tolérance et de fraternité, d’éviter que ne se développent des malentendus et des blessures entre la Tunisie et la France. S’il revient à la Tunisie de mieux valoriser dans le monde ses considérables acquis, il revient à la France de placer ce pays parmi ses partenaires privilégiés dans la région en contribuant, dans les domaines politique, économique et culturel, au succès de ses choix (…).
SERGE ADDA, HAMADI BEN SAÏD, FERID BOUGHEDIR, JEAN LACOUTURE, MARIE-CLAIRE MENDES- France, FREDERIC MITTERRAND, BACCAR TOUZANI.
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Réplique de Ahmed Manaï
Coordination pour la Défense des Libertés en Tunisie (CDLT)
Paris le 26 Janvier 1993
A l’Attention de Monsieur Jean Daniel et des cosignataires de la pétition « justice pour un pays ami ».
Monsieur Jean Daniel
Le Nouvel Observateur.
Paris
Cher Monsieur,
Il y a longtemps que j’ai cessé d’être le fidèle lecteur du Nouvel Observateur que je fus durant de nombreuses années et il serait fastidieux de vous en expliquer les multiples raisons.
Je me permets néanmoins de vous en donner une, celle qui tient à votre indifférence et au silence de votre hebdomadaire face à l’injustice faite depuis plus de cinq ans, au plus illustre des Tunisiens contemporains, apôtre de l’amitié avec la France et pionnier incontesté de la francophonie et qu’à plusieurs occasions et tant qu’il était au faîte de sa gloire, vous n’avez pas dédaigné participer à son apologie.
Mais j’ai gardé cependant le contact et c’est épisodiquement, quand surtout une de ses livraisons traite de la Tunisie, que je m’autorise à acquérir votre hebdomadaire.
Le cas s’est présenté récemment quand vous avez publié dans le n° 1469, la lettre, dont les signataires, plus illustres les uns que les autres, venus d’horizons divers mais tous unis dans la revendication de leur vieille et profonde amitié pour la Tunisie, réclamaient à coups de statistiques sur la croissance, de chiffres sur les flux touristiques et autres indicateurs sur l’ouverture de la Tunisie au monde et à la modernité, « justice pour un pays ami ».
Je dois avouer que quoique profondément touché, en tant que patriote tunisien, par la bienveillance manifestée à l’égard de mon pays par d’aussi illustres personnages, je ne vois guère, ailleurs que dans le comportement criminel de ce citoyen très spécial et de ceux qui le protègent en haut lieu, l’injure faite à mon pays. Et si dans certains comptes- rendus de ce procès, des journalistes auraient associé imprudemment le nom de la Tunisie aux frasques d’un trafiquant et de paraître ainsi aux yeux de certains, ternir son image, les lecteurs, qui ne sont pas tous et toujours dupes, auront rectifié par eux-mêmes et dispensé ces grands amis de la Tunisie de se dépenser en plaidoiries inutiles.
Il y a par contre une injustice, d’autant plus flagrante que rien ne justifie, contre laquelle ces éminentes personnalités et vous- même, auraient pu intervenir utilement. C’est celle faite depuis cinq ans, aux tunisiens, à leurs droits les plus élémentaires de citoyens et d’hommes, à leurs aspirations à la liberté et à la démocratie, par un régime anachronique.
Je m’en voudrais de vous faire l’offense, à vous tous qui êtes au centre de l’événement et en tout cas si proches des faits et de l’actualité, de vous croire ignorants des graves atteintes aux droits de l’homme en Tunisie, de la torture avilissante qui y est pratiquée à grande échelle, de l’iniquité de la justice, de la lente et sûre déliquescence de l’Etat de droit et de l’instauration insidieuse d’un Etat de non droit et d’un pouvoir personnel sans commune mesure avec ce que la Tunisie a connu au cours des heures les plus sombres de son histoire.
Il est bien sûr loisible de justifier tout cela et même le silence complice, des grandes consciences qui l’entoure, par la menace sur les institutions et les acquis modernes de la Tunisie, que font peser des islamistes prêts à tout.
De nombreuses forfaitures, du Goulag Soviétique, à la purification ethnique en passant par les apartheids en tout genre, ont eu à travers l’histoire des justifications semblables et leurs auteurs ont toujours pu compter sur la connivence des faiseurs d’opinion et parfois même sur le zèle d’avocats talentueux.
Et si je ne m’attendais guère à ce que l’un des signataires de cette lettre, ni vous-même, dénonce ces pratiques dans un pays ami, j’aurai espéré néanmoins que Madame Mendès France, Monsieur Jean Lacouture et vous-même, par gratitude envers l’homme qui revendiquera votre amitié jusqu’au dernier souffle, sortiez de votre mutisme et protestiez du bout des lèvres, contre « l’estrapade » que subit Bourguiba depuis cinq ans.
J’aurai espéré aussi que le militant des droits de l’homme que fut monsieur Serge Adda, surmonte sa rancune contre le vieux et en fasse autant, faute de pouvoir protester contre le sort fait à la LTDH dont il fut l’un des fondateurs et, que monsieur Frédéric Mitterrand enfin, par fidélité au culte des grands de ce monde que son grand talent de conteur a su transmettre à ses nombreux admirateurs, dont je suis, ait un clin d’œil pour ce grand tunisien enterré vivant.
C’est ainsi cher monsieur, que je conçois l’amitié à un pays. Dans mon esprit, elle doit s’adresser avant tout aux femmes et aux hommes qui le peuplent et le font chaque jour et particulièrement à celles et à ceux qui y subissent l’injustice et font les frais de la folie de leurs semblables. A moins que vous ne soyez, vous-même et les illustres pétitionnaires, partisans de Socrate quand il dit que « ceux qui subissent les injustices sont moins à plaindre que ceux qui les leur infligent » auquel cas et, ne pouvant me hisser à ce niveau de conscience, je dois reconnaître que mes propos et ma démarche sont tout simplement superflus et je vous en demande par avance pardon.
Veuillez agréer cher monsieur, l’expression de mon profond respect.
Ahmed Manaï
(CDLT)
Réponse de la secrétaire de J.Daniel
Le Nouvel Observateur
Le Directeur
Paris le 1er févier 1993
M.Ahmed MANAI
25, rue des Rossays- E 5
91600 Savigny/ Orge
Monsieur,
M. Jean Daniel a pris connaissance de la lettre que vous avez bien voulu lui adresser. Mais il n’a pu aller au- delà des premiers paragraphes, qui révèlent une injurieuse ignorance des liens qui ont existé, et qui existent, entre le président Bourguiba et lui. Si vous l’aviez lu, et surtout si vous aviez lu son dernier livre, vous n’écririez pas que M. Jean Daniel a été indifférent au sort « du plus illustre tunisien contemporain ».
Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.
Signé : B. illisible
Le secrétariat de Jean Daniel
http://www.tunisitri.net/

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