MAROC : SUR LES CHEMINS DES PHOSPHATES

par Mohamed Nadrani

A l’habituelle question : « que fait votre mari ? », ma mère répondait spontanément, avec beaucoup de fierté : – 3attache* fi l’Office…
Cette phrase, dite en arabe dialectal, se traduisait dans ma petite cervelle d’enfant de six ans par l’image d’un père qui s’acharnait au travail, jusqu’à épuisement par « la soif» !
Du moins jusqu’au jour où monsieur Moreau, notre instituteur à l’école musulmane de l’Office Chérifien des Phosphates, me posa lui aussi cette perpétuelle question : – Que fait ton père ? Comme ma mère, j’avais répondu avec cette spontanéité presque angélique, ;avec les mêmes mots en y ajoutant à la fin « M’sieur ». – 3attache fi l’Office,… M’sieur.
Sûr de ma réponse, je regardais autour de moi en levant le menton, d’autant que mes camarades employaient tous la même expression que moi. Mais monsieur Moreau, qui tenait à nous enseigner le bon français, me fit répéter, en les portants crupuleusement sur le tableau, mot après mot: « Mon père travaille à la tâche ».
Cette anecdote, comme bien d’autres, illustre parfaitement le milieu naturel dans lequel j’ai baigné depuis ma petite enfance. En effet, mon père, amazigh, originaire du Rif, quitta sa terre natale pour aller travailler dans les mines de phosphate des Ouled-Abdoun. C’était en 1955 ou 1956. Après une ou deux années d’absence, mon père était revenu au bled pour ma circoncision. Chemin faisant, il décida de nous emmener avec lui. En compagnie de mon père et de ma sœur aînée, je fis le voyage de nuit dans les bras de ma mère, à bord du train reliant Oujda aux mines de Khouribga.
Le lendemain, bercés,cahotés, nous continuâmes notre « odyssée » en carriole. En fin de course, j’atterris à Jamaat Lamfassis, à huit cent kilomètres du village qui m’a vu naître. J’avais à peine trois ans et c’était une semaine après ma circoncision. Depuis mon arrivée à Lamfassis, et à travers les déménagements successifs, à Chaabat Amara, à Sidi Bounouar, et enfin à Khouribga, j’ai vécu au rythme de l’exploitation des phosphates. Au rythme des angoisses de ma mère qui tard la nuit, bravant le sommeil, attendait le retour de mon père de la mine. Parfois, cette attente semblait s’éterniser. Puis, très tard la nuit, ma mère sursautant au bruit d’une moto qui arrivait et des coups violents sur la porte, se précipitait, le cœur battant d’angoisse, vers l’entrée de la maison. Suspendue aux lèvres de l’homme qui se tenait sur le seuil de la porte, les larmes aux yeux, ma mère finissait par anticiper en poussant un cri terrible qui fit aussitôt trembler les murs de notre demeure.
– Oh mon Dieu ! Ne me dites pas qu’il est mort…
Couvert de poussière des phosphates de la tête jusqu’aux pieds, le visiteur nocturne, l’air grave, finissait par annoncer d’une voix affligée :
– La galerie s’est effondrée. Encore une chance, il a été transporté aux urgences…
Tags : Maroc, OCP, Phosphates, mines

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