Autres, Maroc

Maroc : Al Hoceima face à la tempête

La population est soudée autour des revendications économiques et sociales d’un fort mouvement protestataire. 

 Julie Chaudier

Source : La Libre Afrique, 18/067″017

Reportage à Al Hoceima

Le soleil est déjà haut dans le ciel, mais la ville d’Al Hoceima s’éveille à peine. Dans le quartier presque désert de Sidi Abid, les commerçants ouvrent tranquillement leurs boutiques. Difficile d’imaginer que cette petite zone centrale de la ville d’Al Hoceima, au nord du Maroc, connaît depuis sept mois des manifestations quasi quotidiennes depuis la mort d’un commerçant de poisson, broyé dans une benne à ordures pour avoir voulu empêcher la police d’y jeter sa marchandise : 500 kg d’espadon pêché illégalement.

Il faut apercevoir sur les écrans d’un magasin de téléviseurs l’image d’Abdelkrim El Khattabi, héros rifain de la résistance à la colonisation espagnole, pour deviner le feu qui couve. Dans la torpeur de cette ville provinciale, en plein mois de ramadan, la population fait bloc et soutient les revendications économiques et sociales du mouvement El Hirak.

Mohand (*) est en train d’installer son petit étal de poissons dans la rue. “Ici, il n’y a pas de travail. Il manque de tout : les grands et les petits projets, un grand hôpital, une université…”, énumère-t-il. Le vendeur a arrêté ses études pour devenir soutien de famille. Sur sept enfants, cinq de ses frères et sœurs ont tout de même pu aller à l’université, “mais il faut partir à plusieurs centaines de kilomètres, à Fès ou Nador. Le voyage et le logement coûtent chers”, insiste-il. Alors, sans ciller, il reconnaît que, depuis sept mois, il n’a pas manqué une seule manifestation. “Ici, il n’y a pas d’autoroute, ni de train. Nous sommes déconnectés du reste du pays”, enchérit Saïd. Derrière la caisse d’un magasin de carrelage, cet employé attend désespérément des clients qui ne viennent pas. Pour lui, “les demandes des manifestants sont des demandes normales. Ce ne sont pas des choses graves !”

Au sentiment d’être marginalisé s’ajoute le manque de travail. En contrebas de la ville, le petit port de pêche est le poumon économique de la ville. Il donne de l’emploi à toute une chaîne de travailleurs, mais la pêche paie mal. Sous le brûlant soleil de Méditerranée, à l’ombre d’un parasol, une dizaine de réparateurs de filets travaillent toute la journée pour 200 dirhams. Dans la grande salle couverte de la criée, le produit de la pêche grevé du prix du gasoil, se partage à moitié entre les pêcheurs et l’armateur. “Parfois je gagne cinquante, cent dirhams par jour, parfois même rien; tout dépend de la pêche. Je souffre de devoir chaque jour sortir en mer pour si peu d’argent, je dois lutter pour vivre”, raconte Jaouad. À 28 ans, il participe lui aussi régulièrement aux manifestations.

Pour les revendications, pas les manifestations

Seule la peur semble ainsi capable d’entamer le soutien de la population au Hirak. “Les manifestations, on s’en fout ! Une fois par mois, je veux bien, mais tous les jours ? Ce n’est pas normal de déranger les habitants, les commerçants !”, s’énerve Mohamed (*), habitant de Sidi Abid avant de lâcher : “Heureusement que sa majesté Hassan II est mort !” Le précédent roi avait en effet mené une répression féroce en 1958 et 1984 contre deux soulèvements populaires dans le Rif.

Comme Mohamed, Sofia (*), 18 ans, élève-infirmière à Al Hoceima, partage les revendications du mouvement mais s’oppose résolument aux manifestations. “Je n’aime pas les troubles dans mon pays et encore moins dans ma ville. Il y a beaucoup trop de conséquences négatives pour notre peuple, surtout ici à Al Hoceima. Si ça continue, il va y avoir la guerre entre les Rifains et le Roi !”, s’inquiète-elle.

Les récents événements semblent d’ailleurs lui donner raison. Depuis la condamnation, le 14 juin, de vingt-cinq militants à dix-huit mois de prison, les manifestations qui ont lieu chaque soir tournent à présent à l’affrontement violent avec la police.

Dans le reste du Maroc, El Hirak a reçu le soutien des différents mouvements contestataires historiques qui s’opposent – sur le plan politique – à la concentration des pouvoirs dans les mains du Roi. Dimanche 11 juin, militants des droits de l’homme, membres du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihsane et jeunes militants du Mouvements du 20 février (apparu pendant les révolutions arabes de 2011) ont réuni à Rabat une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes en soutien au Hirak.

Le mouvement d’Al Hoceima est très ancré dans le Rif et son histoire singulière, il est donc peu probable que la contestation s’étende réellement. Cependant, bien d’autres régions souffrent d’un manque d’infrastructures de base. Rien n’empêcherait donc a priori ces localités isolées de se revendiquer à leur tour un investissement supérieur de l’État.

(*) Prénoms d’emprunt.

 

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