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Maroc : manifestations monstres contre l’emprisonnement du leader du « Hirak » du Rif

Depuis fin octobre dernier, les marocains de la région du Rif (dans le Nord-Ouest du pays) se mobilisent pour réclamer de meilleurs services publics, la fin de la corruption de l’Etat et surtout du travail pour tous et toutes. Face à l’emprisonnement du leader du mouvement la semaine dernière, de grandes manifestations ont eu lieu dans le pays, notamment à Rabat. source Photos VOA Afrique

par George Waters

Source : Révolution Permanente, 13/06/2017

Un mouvement de fond contre le chômage, la pauvreté et le manque d’installations

A l’origine du mouvement de protestation dans le Rif, la mort d’un poissonnier le 28 octobre 2016, broyé dans un benne à ordure alors que les autorités venaient de saisir 500kg d’espadon du vendeur. La mort tragique de Mouhcine Fikri à Al-Hoceima, la ville portuaire du Rif, fait exploser la colère des Marocains, qui protestent alors contre ce crime d’Etat et dénonçant la Hogra, c’est à dire l’arbitraire du pouvoir marocain. Cependant, ce n’est pas que contre le pouvoir du roi du Maroc, Mohammed VI, que les habitants sont mobilisés depuis maintenant sept mois : le Rif, région enclavée du nord-ouest du Maroc, seule façade du pays sur la Méditerranée, souffre depuis de nombreuses années d’un manque d’infrastructures criant et surtout d’un taux de chômage très élevé, surtout chez les jeunes : pas de travail, pas d’universités, peu de services de soins : la région est tout simplement « sous développée » comme l’explique Nasser Zefzafi, une des figures du mouvement, maintenant emprisonné. Derrière ce mouvement populaire, c’est le spectre d’un renversement du pouvoir qui inquiète le roi : en 2011, durant le « printemps arabe », c’était l’immolation d’un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, qui avait mis le feu aux poudres avant d’entraîner la chute de Moubarak. A l’époque, le pouvoir de Rabat promet une Constitution pour apaiser le mouvement qui a aussi touché le pays ; six ans après, rien n’a changé et le Makhzen, le pouvoir royal, est toujours aussi autoritaire et c’est aussi contre sa corruption que luttent les Rifains, rejoins par de nombreux marocains.

Vaste de vague de solidarité dans tout le pays après l’emprisonnement du leader du mouvement

Le Hirak, le mouvement contestataire qui agite la région, a cependant pris une tout autre tournure ces dernières semaines : après une large campagne calomnieuse de l’Etat marocain contre Nasser Zefzafi, accusé d’être tantôt un agent de Daech, tantôt d’agent séparatiste, tantôt agent d’Alger, le leader du mouvement a été arrêté par les autorités marocaines. La raison officielle de son arrestation : avoir interrompu le prêche d’un imam à Al-Hoceima qui reprochait au mouvement « d’attiser la fitna [la discorde] entre les croyants […] et d’entraîner le pays vers le chaos ». Une arrestation qui est surtout un emprisonnement politique, à l’instar de l’emprisonnement de près de 86 de ses camarades arrêtés pour divers motifs. Le motif de son emprisonnement est d’ailleurs éloquent : l’homme est mis en cellule pour « atteinte à la sureté de l’Etat ».

Face à l’arbitraire plus que jamais dévoilé du Makhzen, des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers selon les sources ont défilé dans tout le Maroc dimanche dernier : à Rabat, capitale du pays, la manifestation en soutien au Hirak du Rif a réuni, selon le parti Justice et bienfaisance, près d’un million de personne. Dans la manifestation, des pancartes et des banderoles « vive le peuple », « Liberté, dignité, justice sociale », « Libérez les prisonniers » et « Vive le Rif » étaient brandis par les manifestants. Par ailleurs, un collectif rassemblant les familles des détenus s’est créé pour libérer les 86 détenus politiques.

A la veille de la venue de Macron au Maroc, le silence complice des autorités françaises

Ces manifestations qui se répandent dans tout le pays mettent à mal le roi du Maroc, Mohammed VI, à quelques jours de la venue d’Emmanuel Macron au Maroc. En effet, pour sa première visite en tant que président de la République au Maghreb, le nouveau président a choisi le Maroc, pour une visite « strictement personnelle », « dont le seul objectif est de permettre aux deux chefs d’État de faire connaissance » selon le conseillers du chef de l’Etat. Une rencontre qui conforte le roi du Maroc (que la chaine BFM-TV présente maintenant comme « le président du royaume marocain »…) dans sa posture répressive, alors que le pouvoir français n’a exprimé aucune solidarité avec les mouvements en cours. Un silence qui s’apparente à un soutien au régime en place, allié de la France. Aucune réaction non plus face à l’interdiction de la chaine publique française France 24 de couvrir les évènements sur le territoire marocain, accusée par le pouvoir royal de ne pas « être neutre » sur sa couverture de la mobilisation du Rif. En cause, la chaine a été accusée d’interviewer Nasser Zefzafi et de « relayer de fausses informations ». Mais visiblement, les atteintes à la liberté de la presse ne dérangent pas le nouveau locataire de l’Elysée.

Le Rif, une région de résistance historique, contre le colon français puis contre le Makhzen

Ce qui inquiète le pouvoir de Rabat, c’est le potentiel explosif de la région du Rif, qui n’en est pas à ses premières grandes contestations contre le pouvoir en place. En effet, tout au long du XXe siècle, cette région a été le foyer de soulèvements que la population garde en mémoire.

Ainsi, entre 1921 et 1926, de nombreuses tribus rifaines se rebellent contre le colon espagnol, qui possède un protectorat sur cette zone du Maroc (le reste étant divisé entre le protectorat français du Maroc et les colonies espagnoles du Sahara occidental). Pendant près de cinq ans, les rifains font face aux troupes espagnoles (de 1921 à 1926) et françaises (à partir de 1926) et tentent d’installer un pouvoir indépendant des puissances coloniales : la République du Rif, qui maintiendra son pouvoir pendant cinq ans, battant à de nombreuses reprises les troupes espagnoles, au point où en 1921, lors de la bataille d’Anoual, les espagnols perdent 12 000 hommes et le général qui les commandaient se suicide de honte. Seule l’appui de l’armée française et du déploiement de l’armée de l’air naissante, qui utilise les gaz moutardes pour faire plier les rifains, fera rentrer dans l’empire colonial espagnol la colonie. Le général et président rifain Abdelkrim El Khattabi, qui a mené ce mouvement, est ainsi une des figures historiques du Rif, revendiquée notamment par Nasser Zefzafi.

Mais les résistances du Rif ne se limitèrent pas aux luttes contre les colons français et espagnols : dès l’indépendance, en 1957, une révolte éclate au Rif, avec sensiblement les mêmes revendications qu’aujourd’hui : c’est la marginalisation de la région qui est déjà en cause. Les rifains réclament le retour d’Abdelkrim au pays, mais aussi une meilleure représentation politique et une réduction des impôts : le futur roi du Maroc Hassan II réprime durement la révolte, qui est tuée dans le sang. Moins de vingt ans après, en janvier 1984, les rifains se soulèvent à nouveau contre le roi du Maroc, contre l’augmentation des frais de scolarité, et l’augmentation des prix des denrées alimentaires. Ce « soulèvement de la faim », comme il est souvent appelé, s’est concrétisé dans des grèves et des occupations de lieux d’études, mais s’est aussi soldé par une forte répression dont le nombre de victimes est toujours inconnu aujourd’hui, même si la découverte de fosses communes, notamment près de la caserne militaire de Taouima, présage de plusieurs centaines de morts. Aujourd’hui, c’est ce potentiel explosif de la région que le roi du Maroc tente d’éteindre l’incendie en coupant la tête du mouvement par une répression policière féroce.

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