Maroc : Nazih, ou l’éternelle transition (un conte sur le Makhzen)

Conte à l’usage des enfants marocains et à ceux qui tardent à ne plus l’être.

Il était une fois un jeune homme qui avait pour nom Nazih fils de Larbi.

Nazih vivait dans la ville de tous les délices, et employait sa journée à goûter aux plaisirs que sa condition lui procurait. Mais son bonheur était imparfait. Tout autour de lui, le malheur frappait les Hommes et ce spectacle, interrompant souvent sa félicité, lui rappelait cruellement qu’elle n’était point partagée.

Alors, comme un lierre poussant patiemment dans l’interstice favorable, sa pitié prit le pas sur son insouciance. Nazih commença d’observer les pauvres gens et fut moins occupé de son propre sort. Dès lors, il ne se passa pas un jour sans que le récit d’un malheur ne vienne le plonger dans une sombre rêverie.

Les aliments n’avaient plus pour lui le même goût, et le plus délicieux des nectars lui laissait l’amertume d’un méfait dont il n’était pas coupable. Alors se prétendant un peu philosophe, Nazih se fit fort de bâtir une cause à tous ces effets malheureux qui le privaient de son insouciance.

Il se fit d’abord théologien et vit dans chaque malheur quelque plan secret de la providence. Suivant le cours de sa pensée, il vit les épreuves qu’elle imposait aux Hommes, afin qu’ils méritassent la vie éternelle.

Cependant, les mois passèrent et il voyait que les mêmes causes produisaient des effets contraires. Les coquins étaient aussi bien punis que récompensés, et les valeureux aussi bien peinés que sauvés. Nazih débarrassa alors la providence du divin, et se mit à l’appeler hasard. Il devint matérialiste.

Il se mit à expliquer ceci par strictement cela, et bientôt il en vint à comprendre pourquoi le pain avait raison de manquer, et pourquoi les gens avaient raison d’avoir faim. Nazih fut un temps satisfait par ces pensées. Elles expliquaient si bien la cause du mal qu’il ne pouvait admettre qu’il n’advint pas, puisqu’il était rationnel qu’il en soit ainsi.

Cependant, les mois passèrent et il voyait que les mêmes causes produisaient les mêmes effets, et que cela lui causait un vif déplaisir. Nazih se souvint que ce n’était point expliquer le mal qu’il recherchait, mais y remédier. Car enfin, il voulait s’en retourner à ses plaisirs, et en profiter pleinement.

C’est alors qu’il se dit : « Je vois le malheur autour de moi. Mais existe-t-il de la même manière dans d’autres contrées ? Le mal est-il l’effet d’un mystère de mon foyer, ou est-il équitablement réparti dans le monde ? » Il décida alors de commencer un long voyage, vers ces contrés au-delà des mers du nord.

Ce voyage apprit beaucoup à Nazih. Il vit qu’effectivement le malheur existait partout. Toutes les contrées de la terre en étaient frappées, et partout il voyait des malheureux. Mais il apprit aussi que si tous étaient frappés, ils ne l’étaient point autant. Les hommes l’affrontaient parfois ensemble, en se partageant équitablement ses peines. Car enfin, le hasard n’était pas toujours mauvais, et parfois il pouvait même être bon.

Nazih découvrit que lorsque les Hommes essayaient de se réunir ensemble, et de se partager équitablement le bien et le mal de leur union, ils appelaient ça « démocratie ». Chaque contrée le faisait à sa manière, selon les coutumes instituées par ses ancêtres, et ces coutumes étaient infinies.

Alors Nazih se mit à penser à sa propre contrée, chercha quelle était cette union entre les hommes qui pourrait distribuer équitablement les joies et les peines. Or, la seule union des hommes qu’il connaissait dans sa contrée s’appelait « le Makhzen ». Et il doutait fort que cette union-là avait pour but de distribuer équitablement les joies et les peines entre les hommes.

Nazih pensa alors qu’il suffirait de comprendre ce qu’était vraiment le Makhzen, pour l’amener à corriger le hasard, ou la providence. Parce qu’enfin, avec ou sans divin, le malheur frappait indifféremment les hommes, et seule leur union au sein d’un ordre juste pouvait en limiter les méfaits, et en augmenter les bienfaits. Nazih se mit alors à la recherche de la nature du Makhzen. Il chercha longtemps, et dans toutes les directions.

Un jour, il eut vent d’un vénérable chérif qui habitait par delà les montagnes, dans les contrés désertiques du grand sud. Le vieux chérif était connu pour sa sagesse. Il avait, dit-on, toutes les réponses aux questions de la vie. Nazih se mit à sa recherche, gravit les montagnes, marcha des semaines jusqu’à trouver le campement du noble vieillard.

Arrivé devant lui, il le salua et lui posa la question : « Noble vieillard, dis-moi qu’est-ce que le Makhzen ? »

Caressant sa barbe d’une main et buvant son verre de thé de l’autre, le vieillard l’observa et lui dit : « Pour connaître la vérité, il faut avoir parcouru le chemin de l’ignorance, s’être perdu dans les sentiers de l’erreur, et avoir pour compagnon la volonté. Dis-moi ton nom, dis-moi ton voyage, et dis-moi la raison de ta quête. »

Nazih s’inclina et répondit à l’ermite : « Tu parles avec raison, Sidi. Excuse ma hâte et écoute mon histoire. Je m’appelle Nazih, fils de Larbi. J’étais heureux dans mes plaisirs, jusqu’à ce que le malheur des hommes ne m’en sorte. Alors, j’ai parcouru le monde pour savoir si le malheur était équitablement réparti entre eux, et si oui, ce que nous pouvions y faire. J’ai découvert dans d’autres contrées l’union des hommes contre les malheurs de la vie, et me suis souvenu de l’union des Hommes de ma contrée. Elle s’appelle Makhzen et je ne la connais pas. Je veux la connaître pour la changer. Et si je ne peux faire le bonheur parmi les Hommes, au moins limiterais-je leur malheur. »

Le vieillard l’écouta avec intérêt, puis hocha la tête en silence. Il répondit : « Jeune homme, ton cœur est pur,  ta quête est noble. Je vais répondre à ta question. » Il marqua un instant de silence, et Nazih se rapprocha de lui et écouta avec attention.

« Le Makhzen est une grande bâtisse, il a beaucoup de murs, pas assez de fenêtres. Derrière ses portes ferrées, il a des couloirs sombres et des arrières salles comme brûlante comme des forges. Et au milieu de la bâtisse, un jardin de délices fait sa renommée à travers les âges et les contrées.

Le Makhzen est un antique carrosse. Autrefois somptueux, aujourd’hui branlant. Il ira encore loin, mais il ira doucement. De son inconfort, ses passagers se plaignent, sauf ceux de devant.

Le Makhzen est une odeur. Celle du cuir tanné et de l’encens. L’odeur du sacré qui recouvre la sueur des maçons. C’est l’odeur du foyer des ancêtres et du cachot des damnés.

Le Makhzen est une créature de légende. Elle a un corps de femme désirable, et une tête de lion terrible. C’est un sphinx autant qu’une chimère, elle une queue de serpent par derrière. Elle te posera une question, et ne voudra entendre que oui. Ne lui tourne jamais le dos, et fais attention. »

Puis le chérif se tut. Nazih contempla ce puits de sagesse avec quelque perplexité. S’avisant qu’il n’en dira pas plus, il le salua et entreprit de s’en retourner chez lui, afin de réfléchir à ces importantes révélations et au sens à leur donner.

Le vieillard suivit des yeux Nazih, pendant qu’il s’éloignait vers l’horizon jusqu’à ce qu’il disparaisse au loin. Alors, il mit la main dans sa jellaba et en sortit un téléphone. Il composa un numéro, et après les longues salutations d’usage, il dit à son interlocuteur :

 « Chkoun had Nazih, fils de Larbi ? Yakma dik Larbi moul l’hanout ftal3a sghira ?[1] ».

Depuis, Nazih a été arrêté pour trafic de stupéfiant et atteinte à un corps constitué. Il est actuellement détenu à la prison centrale de Salé, son procès a été reporté de nombreuses fois et il a entamé une grève de la faim.

Pour soutenir Nazih, signez la pétition.

#freenazih

#freekoulchi

Fin.

[1] « Qui est ce Nazih, fils de Larbi ? Serait-ce ce Larbi qui a une boutique sur la petite montée ? »

Source : Empire Chérifien

Tags : Maroc, Makhzen, répression

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