Maroc : Comment Rabat espionne Alger

Les services de renseignements français et marocains travaillent-ils en étroite collaboration pour déstabiliser l’Algérie ? C’est ce que relève une enquête du journal Libération qui publie les détails d’une histoire d’espionnage dont les acteurs sont un capitaine de police à l’aéroport d’Orly, un dirigeant d’entreprise et un agent du renseignement marocains.

Le Maroc a le plus souvent recours aux pots-de-vin et autres cadeaux somptueux pour soudoyer ou mettre au pas des diplomates, des agents de renseignement, des journalistes ou de hauts fonctionnaires pour taire ses dérives ou pour acheter des voix dans les forums régionaux et mondiaux.

En Afrique, la pratique s’est tellement répandue qu’elle a touché des hommes influents de gouvernements. Presque aucun pays africain n’a été épargné, surtout les alliés traditionnels du Maroc.

Mais étendre ce système de corruption à l’Europe et plus précisément à la France, sa bienfaitrice et marraine, sera peut-être la goutte qui fera déborder le vase déjà trop plein.

Un espion marocain, dénommé Driss A, a été interpellé après avoir soudoyé un capitaine de la police aux frontières de l’aéroport d’Orly, à travers lequel il a obtenu illégalement des informations confidentielles, selon le quotidien français Libération qui en donne l’exclusivité en une de sa couverture d’hier.

Le sujet est donc jugé assez sensible pour paraître en une de ce journal très sérieux. « Un fonctionnaire de la police aux frontières d’Orly transmettait des informations ultrasensibles aux services secrets marocains, en échange de voyages tous frais payés », révèle ainsi une enquête dudit quotidien.

Cet agent marocain a espionné également l’Algérie et plusieurs hauts responsables algériens qui ont séjourné à Paris.
« Dans son domicile, Driss A. conservait des documents de la PAF sur le passage de frontière d’un ancien haut responsable algérien, ainsi que deux notes de l’ambassade algérienne à propos des passages de deux ministres en exercice dans le pays voisin et éternel rival du Maroc », indiquent les journalistes enquêteurs de Libération.

Un journaliste du quotidien, en charge de cette enquête, a révélé à TSA que les deux dirigeants algériens espionnés par le Maroc étaient Hamid Grine, alors ministre de la Communication, et Tahar Hadjar, alors ministre de l’Enseignement supérieur, tous les deux de passage à Paris en 2016 lors de visites officielles.

La justice française, qui travaille depuis un peu plus d’un an sur l’affaire, a établi un premier scénario : le fonctionnaire de la police aux frontières d’Orly, retourné par les services secrets marocains, leur transmettait des informations ultrasensibles en échange de voyages tous frais payés.

Ces documents auraient été fournis, là encore, par Charles D, le fonctionnaire de la police d’Orly. Le juge d’instruction du tribunal de grande instance de Créteil a mis en examen le policier français le 31 mai, notamment pour corruption et violation du secret professionnel, et l’a placé en détention provisoire.

Le directeur d’une société de sûreté travaillant à l’aéroport d’Orly, soupçonné d’avoir servi d’intermédiaire entre le fonctionnaire et un agent marocain, est lui aussi poursuivi et maintenu en détention provisoire.

Le policier français incriminé a reconnu avoir transmis des informations sensibles aux services du royaume via le directeur d’une entreprise de sécurité de l’aéroport. Le fonctionnaire de la police aux frontières (PAF) d’Orly a affirmé en dernier lieu que sa hiérarchie était informée de ses combines.

Enfin, il est à souligner que l’actuel ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, était, à l’époque des faits, le patron du contre-espionnage et de ce fait, au courant de ces pratiques malsaines.

Est-il obligé de s’expliquer ? Il faut dire que l’agent marocain savait choyer le capitaine. Outre les compliments, récompense symbolique pour un policier marginalisé dans son service, Driss A. et Mohamed B. ont invité Charles D. et sa famille au Maroc, aux frais de la princesse… à trois reprises, pour des voyages d’une semaine, en août 2015 et 2016, ainsi qu’en avril 2017. Billets d’avion, hôtel quatre étoiles, tout était réglé pour le fonctionnaire et les siens.

Le 1er juin 2017, il devait partir en Angola avec son épouse, un cadeau là encore. Trois jours avant, les fonctionnaires de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) sonnent à sa porte. En ce 29 mai, Charles D. est placé en garde à vue. En plus de Charles D. et du directeur d’entreprise, un gradé et un autre policier de l’unité d’information sont placés en garde à vue par l’IGPN. D’autres sont entendus comme témoins.

Libération rappelle que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), embarrassée par la perspective d’enquêter sur une potentielle affaire d’espionnage impliquant ses homologues marocains, « a refusé de prendre en charge les investigations, pour ne pas risquer de se fâcher avec un partenaire dans la lutte contre le terrorisme ».

Le quotidien français évoquait, dans son premier article, la crise franco-marocaine née d’une friction entre Rabat et Paris sur les poursuites engagées contre Abdellatif Hammouchi en 2014, pour expliquer le peu d’entrain du contre-espionnage hexagonal à vouloir creuser davantage l’affaire pour éviter de froisser le royaume qui accueillait, au même moment, Emmanuel Macron pour une « visite d’amitié ».

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