Le Maroc : un seul toit et deux versions

Depuis des siècles, le makhzen a soigneusement tenu à imposer une seule et unique version, celle de la culture politique makhzénienne, qualifiant de « zone siba » toute autre culture politique ou organisation sociale non soumises à sa vision ou son autorité. En vérité, le pays siba, (ou les zones siba), n’était pas aussi anarchique ou chaotique que la littérature du makhzen essaie de la décrire. Il était simplement dominé par des forces d’opposition, à l’exception des certains cas de brigands ou de chefs de tribus bandits. Les zones siba étaient soient gouvernées par des personnalités contestataires du pouvoir central ou par des confréries ou autres forces sociales qui refusaient saisi la culture hégémonique du makhzen. 
Voyage de 1956 à 2011
Après l’indépendance et jusqu’en 2011 le makhzen a essayé de rénover l’arsenal de sa culture politique en abandonnant l’ancienne dualité makhzen/siba et en introduisant une nouvelle terminologie et de nouveaux modèles tels que le consensus national, les constantes du patrimoine historique, l’exception marocaine et un certain nombre de concepts devenus des postulats indiscutables au fil des jours et en raison de la faiblesse de l’opposition. En contrepartie, il est devenu facile d’accuser cette dernière de s’écarter de ce prétendu consensus national. L’Etat a ainsi tout fait pour l’isoler au maximum du peuple, utilisant les puissants moyens médiatiques pour manipuler les esprits, confectionner les programmes scolaires conçues avec soin, dominer la radio et la télévision et l’espace public, et encourager le culture orale comme moyen efficace pour véhiculer la rumeur et consolider les fausses évidences. La culture des bavardages de cafés est donc encouragée en tant que culture orale non soumise à la rigueur scientifique, alors que la culture du livre combattue en tant que canal d’épanouissement de la pensée, de la production et de l’édition. Si le marché des livres au Maroc est si médiocre, ce n’est pas un hasard mais le fruit d’une volonté consciente.
Pourtant les choses n’ont pas toujours été ainsi, comme veut nous le faire avaler le discours du nouveau makhzen : personne ne s’est élevé pour contester l’identité des Marocains, remplacer l’islam par le bouddhisme ou la langue arabe par la langue assyrienne, mais c’est l’autre, l’opposant, dans sa diversité idéologique et méthodologique, qui a voulu briser la domination de la culture exclusive humiliatrice et la pensée unique que le makhzen veut imposer grâce aux instruments du pouvoir et à la répression. En d’autres mots, cet autre, qui ne nie pas les vrais fondamentaux de l’identité commune, et tout en puisant dans le même corpus social marocain, a tenté simplement d’inventer d’autres formes d’expression et d’existence. L’autre n’a-t-il pas le droit de rompre ce monopole et apporter une version différente des évènements et des réalités.
Prémisses de la naissance de la deuxième version
Il serait erroné de penser que l’autre version est née soudain. Elle est le fruit d’un difficile labeur et d’une accumulation de blessures difficiles à guérir et de cicatrices pénibles à cicatriser. D’un autre côté, si la vie politique marocaine est arrivée au stade de l’absurde et du non-sens, ( cet indicateur en psychologie est un signal de l’approche de la mort, surtout chez les candidats exception faite de la confection des slogans qui se succèdent sans changer les choses en profondeur !!! Si le makhzen a su dépasser le stade de l’arrêt cardiaque à la fin des années 1990 par l’injection d’une dose d’alternance démocratique, qui s’est finalement avéré un fiasco et une malédiction, la date du 27 septembre 2007 a sonné l’alarme : les choses ne vont pas si bien et que le capital crédit de la nouvelle ère s’est fortement érodé. Les partis politiques et les élites au pouvoir sont les mêmes et l’infertilité a fortement empêché l’émergence de nouvelles élites. Les mêmes vieux meubles décorent les nouvelles pièces. Le divorce est donc consommé entre ces élites et la majorité de la population, en particulier les jeunes.
Puis souffla le vent des révolutions Tunisienne et Egyptienne, annonçant le retour de l’ère du militantisme et de la lutte populaire que l’on croyait révolues à jamais. Le rêve arabe utopique ressuscita. Ainsi est la volonté divine. Telle une terre qui offre un spectacle désolant de sécheresse, mais une fois la pluie revenue, elle redevient fertile, reprend vie et redonne la vie.
La nouvelle version :
Le makhzen n’est pas la fin de l’histoire Marocaine
La nouvelle version commence avec le 20 février 2011 et non pas à partir du 20 février, sous la forme d’un cri de colère dans le monde virtuel, poussé par des jeunes amateurs sans lien avec la politique et qui n’ont pas été contaminés par le non-sens et l’immobilisme. Ce cri a d’abord été ignoré par les élites, mais a rencontré un écho encourageant au sein de la société, assoiffée de changement.
Bien entendu, la machine makhzénienne, rompue à avorter les espoirs et tuer dans l’œuf toute velléité de contestation, s’est empressé de mettre en œuvre son savoir-faire afin d’entraver la croissance normale de ce nouveau-né, nuire à la réputation de ses « jeunes parents » et noircir leur image auprès de l’opinion publique.
Cependant, le temps du monopole des médias est révolu. Les médias citoyens alternatifs ont rempli la difficile de briser l’embargo du makhzen. Ce dernier s’est donc résolu, parce qu’il n’avait pas d’autre choix, à admettre l’existence de ce nouveau concurrent tout en essayant de le domestiquer. Les manœuvres dans ce sens se sont également soldées par l’échec, le nouveau rival a montré une volonté et aussi une capacité formidable à imposer sa propre légitimité, celle de la rue, en refusant la tutelle du makhzen, entachée de falsification et d’intimidation. En réaction, le makhzen blessé dans son amour-propre a déployé toute sa machine répressive contre les activistes et sympathisants de jeune mouvement, provoquant l’effet inverse : plus de conviction au sein du mouvement et plus de solidarité avec lui. Ainsi le train du changement est ainsi parti, une nouvelle et jeune réalité sociale est née.
Il ne sera pas exagéré de dire que la force de la nouvelle version réside dans la faiblesse de l’ancienne, devenue incapable de se renouveler. Si, en l’absence de tout échafaudage intellectuel digne de ce nom, elle parvient encore à mobiliser quelques partisans, c’est que certains ne sont motivés que par les comprimés hallucinogènes et d’autres par leur mysticisme et leurs transes de derviches. Triste sort…
L’ancienne version : le makhzen est la fin de l’histoire au Maroc
FUKUYAMA, penseur américain du pentagone, n’est pas le seul à avoir défendu la thèse de la fin de l’histoire. En effet le makhzen a adopté cette théorie avant lui. On la retrouve chez les politiciens, les professeurs de sciences politiques et les intellectuels, dont une grande majorité pense que le makhzen est la fin de l’histoire du Maroc. En d’autres termes, ils ne peuvent imaginer un Etat post-makhzen ! Ceci nous explique pourquoi ils défendent et répètent à la lettre les thèses makhzéniennes.
Ainsi, le docteur TOZY, pourtant penseur laïc, moderne, démocrate et imprégné de la culture des lumières et de l’école française du droit, ne trouve aucune gêne à considérer que les Marocains ne sont pas encore qualifiés pour une monarchie parlementaire et défend l’Etat religieux au Maroc par opposition à l’Etat civil. Le développement de sa pensée politique se serait-il arrêté au milieu des années quatre-vingt du siècle dernier au point de considérer que le makhzen est l’aboutissement ultime de l’histoire politique du Maroc moderne ? Pourtant, en qualité d’académicien, il n’ignore pas que la recherche scientifique est d’abord un effort prospectif, où les questions de l’avenir et de l’après situation actuelle sont examinées. Mr TOZY est un échantillon de ces intellectuels qui à l’ère du Facebook, Twitter et Youtube, n’arrivent pas à se guérir du virus de la théorie makhzénienne à propos de la fin de l’histoire et analysent par conséquent les changements en cours à la lumière de cette vision médiévale.
Dans ce climat, le mouvement du 20 février a eu le mérite de soulever la question d’un Etat post makhzen, de prôner la rupture avec la culture du makhzen et d’insister sur la nécessité d’établir une monarchie parlementaire où le roi règne et ne se gouverne pas. Et c’est ce qui rend la nouvelle version de plus en plus crédible puisqu’elle porte une vision pour l’avenir comme alternatives à l’échec des expériences du passé, alors que la version du makhzen consacre la même vision dépassée, en lui apportant des retouches cosmétiques mineures. Cet effort ne réussira pas, en raison du rythme accéléré de la nouvelle version portée par les jeunes et aussi car l’ancienne version utilise les mêmes individus et les mêmes vieux visages pour mettre en œuvre sa politique et sa propagande, ce qui ne peut que produire les mêmes résultats qu’auparavant. Le makhzen est devant la douloureuse question de sa survie. Il a ouvert dans la panique plusieurs fronts à la fois mais avec des instruments et des mécanismes qui sont loin de faire le poids devant la nouvelle dynamique numérique.
Traduit de l’arabe par Ahmed BENSEDDIK

Rachid CHERRIET

Publié dans Lakome le 05 – 07 – 2011

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