Pardonnez-leur, Sire, ils sont ingrats.

Sire,

Pardonnez-moi, je n’ai pas encore fait mes ablutions pour vous parler. Ma prosternation n’est pas encore parfaite, et ma langue tortille lorsque me vient l’idée de vous adresser une parole. Mais bon comme vous l’êtes, vous passerez outre ces manquements et vous m’écouterez, n’est-ce pas ?

Sire,

Vos sujets qui vous aiment, et qui faisaient dans leurs frocs à la simple évocation du nom de votre père, commencent à vous critiquer vertement, à vous manquer de respect, à discuter vos ordres, à braver votre autorité, à mettre en cause votre légitimité, à renier votre sacralité. Oh ! Qu’ils sont ingrats ces Marocains ! Eux qui s’enrhumaient au passage de votre père, qui courbaient tellement l’échine jusqu’à marcher à quatre pattes, qui se prosternaient au point de se confondre avec des reptiles, osent maintenant se dresser ; ils osent parler, crier même ; ils osent revendiquer. Mais bon comme vous l’êtes, vous les entendez, ces bandes d’ingrats, même si vous ne les écoutez pas, vous les voyez s’agiter, même si vous ne les regardez pas. Pardonnez-leur, sire, Pardonnez-leur.

Pardonnez-leur Sire, ils sont ingrats. Ils ne savent pas que vous êtes encore jeune, qu’il vous faut du temps, beaucoup de temps, et des voyages, beaucoup de voyages.

Pardonnez-leur Sire, ils sont ingrats. Ils ne savent pas ce qu’endure un fils de roi ; surtout si ce roi a pour nom Hassan II. Ils ne savent pas que votre accomplissement et votre épanouissement nécessitent du temps, beaucoup de temps, de la fortune, beaucoup de fortune, et des voyages, beaucoup de voyages, pour rattraper le temps perdu.

Ils vous reprochent de gambader à gauche et à droite pour satisfaire vos caprices. Ils ne savent pas qu’un roi sans caprices n’est pas un roi ? Ce sont les caprices qui font les rois.

Ils vous reprochent de posséder, au Maroc et de par le monde, des palais que vous n’occupez que rarement, alors qu’eux s’entassent, comme des sardines, dans des boites de conserves économiques ; ils ne savent pas qu’un roi sans palais inhabités est un roi sans prestige.

Pardonnez-leur Sire, ils ne savent pas. Comment pouvaient-ils savoir ? Eux qui ont toujours vécu dans les caves du savoir ? Comment pouvaient-ils savoir ? Eux qui ont toujours eu le dos courbé et les regards baissés ? Comment pouvaient-ils savoir ? Eux qui n’avaient pour champ de vision que vos babouches et les babouches de vos babouches ?

Oui Sire, prenez le temps qu’il vous faut. Accumulez la fortune qu’il vous faut. Prenez les hommes qu’il vous faut, les animaux qu’il vous faut, et les plantes, et l’air, et les océans et les mers. Prenez tout Sire, prenez tout. Nous sommes vos sujets, les arbres sont vos sujets, les bestioles sont vos sujets, les fleurs, les cailloux, les chiens, les vies, les chiennes de vie sont vos sujets. « AAAAA Lah y’barak f âmar sidi ! »

Pardonnez-leur Sire, ils sont ingrats. Ils ont entendu parler de droits de l’homme, de démocratie, de partage des pouvoirs et de bien d’autres conneries importées d’ailleurs et ils veulent en bénéficier. Ils avaient les bouches cousues, l’esprit cousu, l’âme cousue, les mots cousus, les cris cousus du temps de votre papa, et ils veulent tout découdre d’un seul coup. Ils veulent que vous deveniez démocrate, comme si un roi marocain l’avait été ou pouvait l’être ! Comme si on s’improvisait démocrate ! Ils veulent que vous cédiez vos pouvoirs exécutifs, législatifs, protocolaires, culturels, divins, personnels, intimes, imaginaires. Ils veulent que vous deveniez un roi ordinaire, comme ceux de l’occident. Quelle ingratitude ! Vous comparer, vous, aux rois de l’Occident, vous, le petit-fils du prophète qui est sûr d’être au banquet d’Allah! Vous comparer à ces rois nazaréens, ces monogames, ces « koufars» qui ont cédé à la démocratie plus par peur que par conviction.

Vous ne céderez pas Sire, non vous ne céderez pas, car Allah est avec vous. Vous êtes son représentant sur terre… et crève le peuple, et crève la démocratie, et crève l’univers, pourvu que votre Majesté soit conservée et que votre baraka remplisse les cœurs de vos fidèles sujets. Peu importe qu’ils aient le ventre creux : la satiété est dans les cœurs.

Pardonnez-leur Sire, ils sont ingrats. Ils ont été des esclaves et ils veulent devenir libres, égaux de leurs sieurs en un quart de tour. Ils ne savent pas qu’on ne devient pas seigneur, encore moins roi ; on l’EST et basta. Que signifient leurs gesticulations et leurs hiraks ? Que cherchent-ils avec leurs révoltions phrastiques ? Leurs slogans provocateurs ? Leurs mises en causes de toutes vos prérogatives ? Pensent-ils vraiment vous atteindre, Vous, Majesté au cœur de lion et à la cuirasse divine ! Ils sont des ignorants ; ils sont des ignares s’ils n’ont pas compris que votre trône est sanctifié, que votre pouvoir est sacré, que votre pérennité est irrévocable.

Pardonnez-leur Sire, ils sont ingrats. Ils ont intercepté quelques ondes négatives de l’extérieur. Des parasites se sont installés dans leur petite cervelle. Avec tout le piratage qui existe, les paraboles qui pullulent, les chaînes ennemies qui se multiplient, les chefs bâtards en mal de révolutions, il ne faut pas s’en étonner. Et puis, je sais, Sire, que cela ne vous préoccupe pas la moindre du monde. Vous êtes au-dessus de la mêlée, au-dessus de la racaille, au-dessus du terrien. Rien ne pourra vous atteindre, même pas les vagues que vous tranchez par vos jets ski.

Pardonnez-leur, Sire, ils sont ingrats. Ils ont exigé une monarchie parlementaire et vous la leur avez offerte. Du moins sur le papier. Ils ont acclamé un gouvernement de barbus et vous le leur avez servi. Ils ont sollicité une nouvelle Constitution et vous la leur avez proposée. Ils l’ont paraphée. Ils se sont réjouis. Ils croyaient avoir gagné. Vous en avez ri. La nouvelle Constitution renforçait vos prérogatives, décuplait votre pouvoir, renforçait votre majesté, sanctifiait votre sacralité. Les barbus ont rasé leurs barbes. Le printemps arabe est devenu un nuage d’été. Et vous en êtes sorti plus fort que jamais. Rien ne peut vous atteindre désormais. Personne ne peut plus vous contester. Vous pouvez faire et défaire les choses à votre guise, vous pouvez acheter et vendre ce que vous voulez, vous pouvez élire et destituer celui que vous voulez, vous pouvez signer les contrats avec qui vous voulez, déclarer la guerre contre la nation que vous voulez, le peuple toujours vous applaudira, toujours vous bénira, toujours lancera des vivats. Il ne réclamera plus rien, ou si peu : quelques bains de foule par-ci, quelques selfies par-là, des gestes royaux de votre main sacrée, et voici une décennie de calme et de volupté garantie.

Pardonnez-leur, Sire, ils sont ingrats. Ils vous reprochent de dépenser l’argent des contribuables pour vos interminables déplacements. Ils ne savent pas que les contribuables sont justement là pour contribuer à l’épanouissement de votre Majesté.

Ils vous reprochent de vous vêtir de costumes serrés, aux couleurs criardes, indignes d’un monarque, ils ne savent pas que tous les costumes, aussi amples soient-ils, ne seront jamais suffisamment larges pour contenir votre Grandeur.

Ils vous reprochent de tenir la politique pour une entreprise alors que votre père en faisait un art. Ils ne savent pas que l’art exige la passion et que la passion a toujours été mauvaise conseillère.

Ils vous reprochent l’existence d’un Centre secret de détention à Temara. Ils ne savent pas que chaque roi digne de ce nom doit avoir son Centre de rééducation. Que si votre dynastie a un faible pour la lettre T, c’est parce que celle-ci représente la crucifixion, symbole du sacrifice.

Vivez Sire, vivez ! Prenez le temps qu’il vous faut : un an, une décennie, un demi-siècle, un siècle, une éternité, pour vous débarrasser du joug du père. Nous saurons vous attendre, même si cela nous coûtera trente-six mille générations. Même si cela nous crèvera ; même si cela nous coûtera nos vies, et les vies de nos enfants, et les vies de nos petits-enfants. Tout vient à point pour celui qui sait attendre. Nous sommes un peuple qui sait attendre, qui ne sait faire que cela d’ailleurs ; et puis qui aime ne compte pas, ni l’argent, ni les tourments, encore moins le temps.

Un jour le monde dira que nous avions eu raison de vous attendre.

Un jour mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière… petit-fils dira, fièrement :

« Nous avions un roi qui savait prendre son temps. »

God bless Godot !

PLUMES HORIZONS

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