Peuple/Palais : l’imminente confrontation

La monarchie marocaine s’est toujours protégée de la colère du peuple en créant entre elle et lui une passerelle, un tampon, une soupape, un souffre-douleur qui brûle à sa place. Ces amortisseurs des multiples secousses pouvaient être incarnés par un homme, une femme, un groupe, une entité ou un parti politique. La règle étant : tout ce qui est BON provient du roi et tout ce qui est MAUVAIS découle des autres, y compris de ceux qui pivotent autour de la monarchie. Qu’ils soient proches ou loin du sérail, les bouc-émissaires n’ont jamais manqué. Nous avons été éduqués avec l’idée que le roi est ALTRUISTE, BIENFAISANT, GÉNÉREUX, CHARITABLE… Bref un ANGE, et que ceux qui l’entourent sont des RATES, INCOMPÉTENTS, PRÉDATEURS, VOLEURS, CUPIDES… Bref des DÉMONS. Cette chansonnette a bercé notre enfance du temps de Hassan II et continue à nous être servie jusqu’à ce jour.

La monarchie a aussi incrusté dans l’esprit des gens que rien, absolument rien, ne peut évoluer dans ce pays sans la volonté et l’assentiment du monarque. Il est le « Dieu » tout puissant sans lequel aucun investissement ne verra le jour. De la construction d’un barrage à l’inauguration d’un robinet, le nom du roi est toujours invoqué. Dans toutes les manifestations, on ne cesse de scander, même par ceux dont la misère a corrodé les intestins : « Malikouna Waaa7id, Mohamed saadiss ! ». Dans toutes les bouches, les gens quémandent l’intervention du souverain, chacun étant sûr et certain que c’est lui qui fait la pluie et le beau temps.

Faut dire que la monarchie sous Mohamed VI a beaucoup joué de/sur ça, trop sûrement. Elle s’est vue reine en tout, maîtresse de tout, du lancement du satellite jusqu’à la distribution des « Qouffa » (ou Gouffa ») de farine, d’huile et de sucre. Qu’a-t-elle laissé à la société civile, aux associations, aux organisations non-gouvernementales, aux partis ? Des miettes. La grande erreur de la monarchie est celle de s’adjuger tous les rôles, de se positionner en tant qu’auteur-compositeur-interprète d’une chanson qui paraît simple, mais qui est trop compliquée. Cette chanson porte le titre de MAROC ; elle est chantée par un chœur composé de presque 40 millions de personnes qui, jusqu’à peu, suivait à la lettre les gestes du maître d’orchestre.

Seulement voilà, ce que la monarchie a considéré comme une habilité, une victoire, un acquis est en train de se retourner contre elle. En éliminant les tampons, les soupapes, les souffre-douleurs, les médiateurs… c’est-à-dire, en démolissant la crédibilité des partis politiques, en poussant les opposants vers l’exil, en emprisonnant les contestataires, etc. elle s’est tirée des balles dans les pieds. La preuve étant qu’auparavant, les gens levaient les photos du roi pour le fêter, le glorifier presque, dans le pire des cas pour lui demander justice et réparation ; désormais ils les lèvent pour réclamer des comptes. On s’était accoutumé à voir des personnes, sur les réseaux sociaux, qui attaquent la monarchie, voire qui insultent le monarque, mais elles habitent toutes à l’étranger. Depuis peu, beaucoup de ceux et celles qui résident au Maroc ne craignent plus de s’adresser directement au roi, de le contredire, de l’apostropher. La personne du roi n’est plus inviolable, encore moins sacrée. De plus en plus de Marocains critiquent, à visage découvert, la monarchie. De plus en plus de Marocains interpellent directement le monarque. De plus en plus de Marocains désapprouvent publiquement son train de vie. De plus en plus de Marocains considèrent que la monarchie, telle qu’elle est pratiquée, est le premier obstacle à la démocratisation du pays. Et ils n’hésitent pas à le crier sur toutes les toiles. Ce qu’ils bougonnaient sous cap, en regardant à gauche et à droite pour s’assurer qu’il n’y a pas d’oreilles indiscrètes, ils le clament haut et fort dorénavant, sans craindre les conséquences. Cette évolution dans les mentalités et les comportements est loin d’être anodine, elle est révélatrice d’un ras-le-bol général et généralisé. Elle prouve que la barrière de la peur a été brisée. Elle augure surtout d’un nouveau rapport peuple/monarchie qui s’annonce sous le signe de la confrontation et non plus de la complicité.

Ce qui complique les choses, c’est le silence du roi. Par ce silence qui n’a que trop duré, le roi donne l’impression qu’il est au-dessus, en-deçà, en-dehors de ce qui se passe dans le pays qu’il gouverne. Les Marocains ne comprennent pas ce silence, surtout qu’ils ont vu comment le Palais avait recadré Nabil Ben Abdellah lorsque celui-ci a « manqué de respect » à Fouad Ali Himma. Ils ont aussi noté que Le roi a mis en sursis la collaboration sécuritaire avec la France lorsque celle-ci a cherché à interpeller Abdellatif Hammouchi. Il a même lu avec étonnement, et ironie, la lettre de félicitation que la Palais a adressée à Dounia Batma pour une chanson. Comment se fait-il donc que le Palais reste silencieux face au boycott des Marocains qui dure depuis des mois ? Comment se fait-il que le Palais ne réagit pas au bouillonnement social ? Comment se fait-il qu’il n’a publié aucun communiqué à propos du verdict ubuesque contre les prisonniers du Hirak, alors même que le roi en personne avait reconnu, lors d’un discours, la légitimité des revendications du Rif? Comment se fait-il qu’on se permet de construire des hôpitaux dans des pays africains alors que des Marocaines accouchent encore sur du carrelage? Comment se fait-il que le Palais ne prend aucune mesure contre la paupérisation croissante des Marocains ? Comment, comment et comment… Silence radio.

Le temps de s’attaquer, accuser, condamner, affronter les partis politiques, les ministres, les parlementaires, les dignitaires, les hauts responsables est révolu ou presque. Désormais, les Marocains visent plus haut. La monarchie est sur la sellette et il ne tient qu’à elle de rectifier le tire. Autrement… ?????

Source : Plumes Horizons

 

Tags : Maroc, Makhzen, monarchie, Rif, Hirak, répression, dictature, despotisme

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