Le Rif et L’Etat Makhzen

L’état makhzen qui sert de pilier à la monarchie exécutive est un obstacle absolu à la satisfaction des droits sociaux, économiques, culturels des classes populaires sur l’ensemble du territoire. Il est aussi organiquement hostile à la reconnaissance des spécificités ethnoculturelles, des mémoires collectives, des histoires sociales, culturelles, politiques, extérieures à son récit officiel. Il nie la réalité composite de notre peuple au nom de l’unité nationale. Il ne peut accepter la figure d’Abdelkrim el khattabi, symbole d’une lutte pour une émancipation nationale et démocratique, contraire aux intérêts des castes du makhzen et de leur pouvoir, Inféodées, hier comme aujourd’hui, à l’ordre (néo) colonial. Il ne peut accepter le drapeau de la République, symbole non pas d’une conscience ethnique mais historique, qui nous relie à une histoire souterraine, par en bas, de la résistance populaire, indépendante, que ses prédécesseurs ont combattu, du début à la fin. Il ne peut accepter que la seule allégeance soit celle à une cause juste qui mobilise tout un peuple autour de valeurs de justice et de dignité. Il ne peut accepter, un siècle après, qu’aucune réconciliation ne soit possible, car on ne se réconcilie pas avec l’oppression et le mépris. Il ne peut accepter que la langue amazighe devienne un étendard contre la normalisation politique et culturelle. Ou, blasphème suprême, que la religion ne soit pas au service du despotisme et un appel à la paix sociale avec les prédateurs et les corrompus. Il ne tolère pas que « ses sujets » ne capitulent pas, préférant une dignité rebelle que la servitude et la résignation, même si le « prix à payer » est lourd.

Nous pouvons, sans céder à la pression de ceux qui veulent mettre le peuple du rif dans la catégorie de traître, inversant les rôles dans l’histoire, revendiquer le droit à une nouvelle construction nationale. La notion de séparatisme invoqué par les officiels doit être retournée positivement contre eux. Il est légitime de se séparer de l’ordre despotique, du règne de la prédation et du mépris. Que signifie l’intégrité territoriale quand les populations ne bénéficient pas de leurs ressources ? Que leur territoire ne sert qu’à produire de la richesse accaparée par une minorité ? Quand l’état central, pendant des décennies, n’a pu semer que la pauvreté, la marginalisation et la répression ? Que signifie l’intégrité territoriale quand les populations sont renvoyées à la marge, à l’oubli et au folklore, interdits de célébrer leurs histoires, traquées même dans le droit élémentaire de nommer leurs descendants comme ils le souhaitent ? Quand ils ne peuvent se revendiquer, ni d’un passé ni d’un futur ?

L’intégrité territoriale n’est que le paravent de l’autorité de l’Etat, pour qui le Maroc est une propriété privée, patrimoniale où les habitants, en sursis permanent, n’ont pas d’autre choix que de (sur)vivre, dans une prison à ciel ouvert. De Zagora à Al Hoceima, l’intégrité territoriale n’est que l’espace revendiqué d’un Etat nation où se déploie la soumission à la mondialisation capitaliste, la prédation parasitaire des maffias, le Maroc utile et inutile, la corruption institutionnalisée, les fractures sociales et la traque sécuritaire des démunis.

Nous pouvons revendiquer le droit à l’autodétermination sociale, politique, culturelle, linguistique en contradiction avec les formes actuelles de l’Etat Nation. Nous pouvons dire, même si nous ne le sommes pas, qu’aujourd’hui, nous sommes tous et toutes des Rifain-nes. Parce que la satisfaction des droits civils, culturels, sociaux des populations/communautés/peuples amazigh est incompatible avec les formes de centralisation autoritaires et de légitimation du pouvoir actuel. La nation que nous revendiquons est celle qui reconnait l’Egalite des droits, la justice sociale, la dignité pour tous et toutes, la fin de toute forme d’oppression et de discrimination. Une nation, non pas unie par l’usage de la force et soumise à l’histoire des vainqueurs, non pas unie, par un pacte d’allégeance à un pouvoir qui ne rend de compte qu’à lui-même, mais une nation où se confédèrent librement les peuples, les cultures, les langues du Maroc. Au nom de quoi, de quel principe supérieur, le peuple rifain ne peut revendiquer le droit à une existence publique ?. La nation véritable est celle qui reconnait la pluralité des mondes qui l’habitent. L’identité nationale n’est ni un drapeau, ni un hymne, ni une allégeance, mais le droit de décider d’un avenir où toutes les options sont possibles : celle d’une autonomie nationale-culturelle, d’une confédération démocratique et tout ce qui permet une libre et volontaire union, dans la liberté et l’égalité.

Une telle approche ne peut être identifiée ou réduite à un repli ethnique ou un enfermement identitaire, où seraient bannies les questions sociales. Bien au contraire. Le Hirak montre l’unité des revendications sociales, démocratiques et culturelles. Ailleurs, la lutte du peuple catalan, pour décider librement de son avenir contre l’Etat espagnol ouvre la possibilité et nécessité d’un changement global dont les effets ne se limiteront pas à la Catalogne. Ou plus loin, au Chiapas, la lutte des communautés paysannes vise à redéfinir le projet d’un nouveau Mexique. Sans oublier, les projets multiples portés par le peuple kurde, en particulier à ROJAVA, où peut s’inventer un confédéralisme démocratique, qui dépasse la notion même d’Etat nation ou de frontières. La lutte pour une reconnaissance politique effective du peuple du Rif est partie intégrante de la lutte pour un autre Maroc et d’un autre Monde. Le Maroc de demain ne verra pas le jour, si nous restons enfermés dans les schémas d’un état-nation homogène, centralisé, prêt à fabriquer ses ennemis intérieurs au nom d’une identité exclusive ou supérieure. Il s’agit d’intégrer la lutte pour un nouveau pays, à celle plus globale, pour l’autodétermination des classes populaires à tous les niveaux.

L’enjeu politique est d’imposer un processus constituant permettant une redéfinition radicale de la souveraineté nationale et populaire. Un processus constituant qui démakhzanise les relations sociales, culturelles et de pouvoir, qui démantèle le pouvoir de la minorité, sa militarisation et violence d’état, le règne de la prédation et de l’austérité. Où la nation devient l’expression démocratique des communautés de lutte, où s’émancipent les identités sociales, de genre, culturelles opprimées, où s’invente un pacte commun des opprimé-es et des exploité-es à partir d’une citoyenneté globale et une égalité des droits. Sans aucune forme de pouvoir au-dessus des citoyen-nes, communautés et peuples du pays. Ou ce pays, devient une maison commune parce que ses fondations appartiennent à tous et toutes, et où les appartenances ne sont source ni de privilèges ni de discriminations. Un pays où nous sommes égaux parce que différents et différents parce qu’égaux. Un pays où le pouvoir n’appartient à personne mais est réellement partagé par tous et toutes, de bas en haut. Cela n’est possible, que si les opprimé-es d’aujourd’hui conquièrent toutes les garanties qu’ils/elles ne le seront plus.

 Nous sommes aujourd’hui au carrefour d’une nouvelle lutte pour l’indépendance : celle qui nous libère à la fois des diktats des multinationales et du néo colonialisme et de l’état des prédateurs et du « colonialisme interne » qui sépare le Maroc utile du Maroc inutile, impose la ségrégation sociale, spatiale et culturelle. Loin de toute balkanisation territoriale ou l’invention d’un nouveau nationalisme, la lutte actuelle nécessite un nouveau projet national populaire, pour l’ensemble du pays. Et au-delà même : car les peuples amazighs ne sont pas relégués seulement au Maroc, parce que les peuples opprimés qui luttent pour le droits sont légion dans ce monde.

Ce qui fonde l’unité de lutte est double : la lutte pour la réalisation des aspirations sociales, nationales, démocratiques, culturelles doit s’appuyer sur la convergence de lutte de l’ensemble des classes populaires. Le Hirak montre que la réalisation de simples droits élémentaires nécessite un rapport de force global. La lutte pour des emplois, un droit à l’éducation, à la santé, à un service public de qualité, à une agriculture qui fait vivre, une gestion de l’eau affranchie des logiques de profit, des logements réellement sociaux, des revenus de bases compatibles avec la dignité, la fin de la corruption, du racket et de la répression, ne sont pas spécifiques au Rif. On ne peut les imposer sans un « tous ensemble » contre la maffia prédatrice. Mais cette lutte et cette convergence doivent intégrer les oppressions spécifiques et les discriminations historiques. La justice sociale n’est pas séparable d’une réappropriation démocratique du pouvoir et des richesses, qui permette aux différentes communautés et peuples d’exercer un droit effectif de contrôle et de décisions pour toutes les politiques qui les concernent ou les impactent. L’état démocratique multiculturel nécessite la fin de la centralisation autoritaire de l’état, le dépassement des conceptions assimilatrices et homogènes de la nation, le droit des peuples à décider là où ils vivent. Il n’y a pas d’autre voie que d’avancer vers une confédération démocratique et sociale des peuples du Maroc. Sans nier donc les identités multiples qui les traversent, dont la reconnaissance et l’épanouissement, sont nécessaires à une utopie commune et l’émancipation.

 

Par : Lotfi Chawqui

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