Le Sahara : périphérie ou coeur africain ?

Groupes terroristes, trafics clandestins, immigration, accaparement des ressources naturelles… Le Sahara, par la multiplicité des problématiques qui le traversent, fait son grand retour sur la scène internationale. Considéré comme le plus vaste désert chaud du monde, il ne couvre pas moins de 8,5 millions de kilomètres carrés, et s’étend sur le territoire de dix Etats : le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, le Niger, le Tchad, le Soudan, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, la Libye et l’Egypte, ainsi que sur le territoire contesté du Sahara occidental. Bien que ne permettant pas la vie humaine en-dehors des oasis qui le parsèment, le Sahara est loin d’être un espace marginalisé dans la géopolitique mondiale. On peut même se demander s’il ne serait pas un coeur – ou du moins l’un des coeurs – du continent africain.

Le Sahara, un carrefour africain

 Les différentes périodes de l’histoire saharienne ont été marquées par des circulations marchandes et humaines diverses, dans lesquelles villes et oasis jouent le rôle de points nodaux. Au lendemain des indépendances au Maghreb et au Sahel, les flux locaux et transsahariens, de faible valeur et faible quantité, ont été maintenus. Les années 90 et la mondialisation ont ensuite marqué une rupture : le commerce saharien se diversifie et s’internationalise, les flux migratoires se multiplient et l’insécurité structurelle fragilise ce carrefour saharien de plus en plus emprunté.

Dès lors, le Sahara est caractérisé par des Etats dont la porosité des frontières accélère les trafics en tout genre. L’économie locale clandestine se développe à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, l’économie criminelle permet l’insertion de la région saharienne dans l’économie mondiale. L’Afrique de l’Ouest fait office de zone de transit pour la cocaïne latino-américaine qui arrive par « l’autoroute 10 », c’est-à-dire le dixième parallèle le long duquel avions et bateaux circulent entre les côtes d’Amérique du Sud et du Golfe de Guinée. D’autres drogues sont également échangées : par exemple, le haschich marocain transite d’abord par le Mali et le Niger, puis par la Libye et l’Egypte avant d’être acheminé en Europe. On estime ainsi que 15% de la drogue mondiale transite par cet espace. Le trafic d’armes et la contrebande y sont également pratiqués : en Libye, 75% des cigarettes fumées proviennent de la « Marlboro Connexion », réseau de contrebande saharien.

Les flux commerciaux concernent encore des produits de première nécessité, comme le lait en poudre en Algérie, mais aussi les ressources présentes dans la zone, avec la présence d’oléoducs et de gazoducs.

Enfin, les flux humains sont essentiels pour comprendre les problématiques sahariennes. La région a connu une augmentation de sa population (de 2 millions de personnes en 1950 à 6 millions aujourd’hui), et compte des villes très peuplées comme Ndjamena, la capitale du Tchad, avec 1 million d’habitants. Les déplacements y sont nombreux. Le monde nomade existe toujours, avec des peuples comme les Touaregs, constitués d’1,5 million de personnes réparties entre six Etats (Libye, Algérie, Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Mali). Les migrations, qu’elles soient transsahariennes ou à destination du Sahara, aboutissant à la création d’espaces tampon le long des rives du Sahara, parsemés de camps de rétention. Si une partie de ces individus a pour objectif de rejoindre l’Europe – notamment en gagnant les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en Afrique du Nord – cela ne concerne qu’un cinquième des migrants transsahariens selon une estimation du géographe Julien Brachet (2009).

Des ressources connues et exploitées

Le Sahara est un espace clé en Afrique pour les ressources qui s’y trouvent. Les premières mises en valeur ont été réalisées par les Etats nouvellement indépendants dans les années 60, souvent par le biais d’entreprises publiques. En Algérie, la Sonatrach a été créée à cet effet. En Libye, le « clan Kadhafi » gérait l’exploitation des hydrocarbures jusqu’en 2011 par le biais d’une National Oil Corporation.

Les enjeux sont nombreux. La ressource la plus courante, le pétrole, résulte d’une exploitation on-shore, coûteuse car elle requiert l’acheminement jusqu’aux côtes où sont situées les activités de raffinage. Le nord du désert, en Algérie et en Libye, est donc traversé par les gazoducs et oléoducs, qui conduisent à des grands ports méthaniers ou pétroliers comme Arzew en Algérie et Syrte en Libye.

Mais malgré les coûts, les convoitises sont nombreuses dans cette zone. Des découvertes récentes ont été réalisées, par exemple en Algérie, pays qui compte déjà pour 1,5% de la production mondiale. Les pays sahélo-sahariens (Mauritanie, Niger, Mali, Tchad, Soudan) sont devenus stratégiques pour une multitude d’acteurs qui se disputent les droits d’exploitation :

  • Les hommes d’affaires et politiques qui tentent de s’accaparer cette rente marchande en profitant de la faible autorité et du manque de moyens des Etats détenteurs de ressources.
  • Les investisseurs non-occidentaux avec des compagnies comme la CNPC chinoise, qui use d’une « diplomatie du cadeau » (Benjamin Augé) pour obtenir des droits d’exploitation.
  • Les FTN « traditionnelles » du milieu (américaines, européennes…).

D’autres matières premières intéressent également au Sahara comme le phosphore au Maroc et au Niger, ou l’uranium au Niger, exploité par Areva. Certaines entreprises qui cherchent des lieux pour développer des énergies nouvelles s’intéressent au potentiel du Sahara en matière d’énergie solaire et éolienne. Toutefois, la ressource sur laquelle la tension est la plus forte au Sahara est évidemment l’eau. L’exploitation des ressources en eau nécessite des infrastructures importantes : le pompage des nappes fossiles est très coûteux. La Libye de Kadhafi a notamment réalisé le projet de la Great Manmade River dans le but de transférer l’eau manquante vers les zones plus peuplées du nord du territoire.

De nombreux conflits – centraux ou secondaires en Afrique ? 

Enfin, le Sahara est sujet à de nombreux conflits. Certains sont directement liés aux populations qui y résident, notamment entre sédentaires et nomades. L’opposition première naît de la volonté de sédentariser les populations nomades et de les acculturer. Les nomades actuels, comme les Touaregs, subissent fréquemment une pression et des ressentiments de la part des autorités au pouvoir.

La principale menace reste toutefois le djihadisme saharien. Son origine remonte à la crise interne qui a secoué l’Algérie entre 1992 et le début des années 2000, suite à l’annulation du second tour des premières élections législatives et pluralistes du pays, que le Front islamique du salut (FIS) s’apprêtait à remporter. La décennie noire qui a suivi a donné lieu à la création d’une dissidence, avec le groupe islamique armé (GIA). La partie centrale et méridionale du Sahara est ensuite devenue le théâtre d’opérations des islamistes djihadistes du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), héritier du GIA, avant que les commandos ne se replient clairement au Sahara pour se placer sous le contrôle de Ben Laden et prendre le nom d’AQMI. Plusieurs opérations ont depuis été menées par ces groupes, comme la prise d’otage de sept employés en septembre 2010 près des mines d’uranium d’Arlit ou l’enlèvement en janvier 2011 de deux français.

Ainsi, le Sahara et la zone sahélienne sont traversées par les activités des réseaux djihadistes d’AQMI, entre camps d’entraînement, rétention d’otages et gestion des trafics. Le « heartland » saharien (reprenant la théorie exposée par McKinder dans « The Geographical Pivot of History » au sujet de l’Empire russe) est selon Yves Lacoste une représentation géopolitique courante dans les milieux intellectuels djihadistes. L’objectif est pour ces acteurs (AQMI et d’autres groupes comme Ansar Eddine ou le MUJAO) d’assurer l’unité saharienne pour en faire une base de puissance efficiente.

Pourtant, la concurrence est aussi présente à ce niveau. L’année charnière de 2011, marquée par les printemps arabes et le chaos libyen qui déstabilise fortement la région, voit également la montée de Daech, qui vient remettre en question l’hégémonie saharienne d’AQMI. Le groupe de Boko Haram, localisé au nord du Nigéria, a entre autres fait allégeance à Daech en mars 2015.

Les printemps arabes ont ainsi accentué la déstabilisation politique et le climat d’insécurité au Sahara en confrontant les deux nébuleuses terroristes. Des acteurs extérieurs s’immiscent depuis dans la région : à la suite de l’attaque d’un aéroport à Konna en janvier 2013, la France est intervenue pour stopper les groupes terroristes qui se rapprochaient de Bamako. Face à cette menace persistante, elle a lancé en 2014 l’opération Barkhane avec cinq pays de la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad), en promouvant une logique de « droit de poursuite » pour les criminels.

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