Et pendant ce temps-là, le Maroc gronde mais ne craque pas

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Les bombes sociales s’accumulent sans exploser. Mais le royaume est-il vraiment ce pôle de stabilité en Afrique du Nord tant vanté par les Etats-Unis ?

Pourquoi la Tunisie ? Pourquoi c’est elle, sans prévenir, qui est subitement entrée en révolution, alors qu’il existait, au Maghreb, un pays tout désigné pour le grand chambardement populaire ? La Libye de Kadhafi, l’Algérie de Bouteflika ? Non, le Maroc ! Jusqu’à la semaine dernière, beaucoup auraient parié jusqu’à 1 000 dirhams qu’une crise se produirait d’abord au royaume de Mohammed VI. C’est le pays le plus pauvre, avec moins de 3 000 dollars de revenu pour chacun de ses 30 millions d’habitants. Le plus inégalitaire aussi, et le plus menacé par les mouvements sociaux.

Contestation estudiantine

Les  » diplômés chômeurs « , ces jeunes qui ne trouvent pas d’emploi correspondant à leurs qualifications, sont quasiment une invention marocaine. Leurs premières manifestations datent de 2004, avec un sit-in vite réprimé devant le Parlement de Rabat. Depuis lors, presque chaque jour, des centaines de jeunes gens, venus des grandes villes du pays, se rassemblent devant le siège du syndicat UMT, enfilent des chasubles multicolores et s’en vont défiler en un rapide cortège jusqu’à l’Assemblée. Aujourd’hui, deux jeunes, un garçon docteur en sciences et une fille avec un gros bagage informatique,  » sans emploi depuis trois ans « , demandent à être intégrés dans la fonction publique.  » C’est notre droit, car la loi ouvre les postes aux diplômés hors concours « , disent-ils. Une délégation finira par être reçue à la préfecture. Mais, parfois, les jeunes désespèrent. En 2007, plusieurs d’entre eux avaient tenté de s’immoler par le feu – ils avaient pu être sauvés à l’hôpital. Trois ans avant la Tunisie !

Il n’y a pas que la contestation estudiantine. Loin de la capitale, des villes et des bourgades s’enflamment régulièrement. En 2007, à l’époque des  » émeutes de la faim « , la population de Sefrou s’en prenait aux forces de l’ordre à cause de la hausse du prix du pain. Le gouvernement a alors éteint l’incendie en subventionnant massivement le pain, l’huile, le sucre et les carburants. Il en coûte au budget de l’Etat près de 3 % du PIB chaque année, peut-être davantage aujourd’hui. D’autres localités ont été le théâtre de violences. En 2009, à Sidi Ifni et Casablanca. Fin 2010, des heurts à Al Hoceima, Tinghir, Mohammedia et Casablanca encore, et surtout Laâyoun au Sahara occidental. Le même scénario semble se répéter partout, même si l’objet de la colère varie : une allocation sociale non distribuée, la cherté de la vie, le manque de logements, des inondations. Cela commence par des rassemblements, soutenus par des associations ou des coordinations, qui virent ensuite à l’affrontement avec la police. Mais, jusqu’à présent, aucun n’a donné naissance à un mouvement de contestation d’ensemble.

Pourtant, l’économie se traîne. Contrecoup de la crise en Europe, et notamment en France, premier partenaire commercial du royaume, 2011 s’annonce difficile, avec une croissance inférieure à 4 %, alors qu’il faudrait au moins 6 % pour absorber les 100 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Les récoltes 2010 ont été mauvaises – une catastrophe dans un pays dont un quart du PIB provient de l’agriculture. Le climat social alarme les commentateurs.  » Le Maroc est-il en train de vivre la fin de la paix sociale ?  » s’interroge Fahd Yata, directeur et éditorialiste de la Nouvelle Tribune, qui voit  » les bombes sociales s’accumuler  » et déplore que les dossiers sociaux brûlants ne soient gérés que par les responsables du maintien de l’ordre. Préoccupé par les événements de Tunisie, le ministre de l’Intérieur a donné l’ordre à son administration de renforcer la présence sécuritaire tout en évitant de provoquer la population…

 » Heureusement, il y a Sa Majesté « , se rassurent les Marocains. Sa Majesté le roi, Mohammed VI, commandeur des croyants, dont la dynastie des Alaouites descend du Prophète. Un monarque qui a rompu avec le mode de gestion sanglant de son père, Hassan II.  » Autrefois, lors des mouvements sociaux, l’armée tirait dans le tas et il y avait des centaines de morts « , se souvient Abdelhamid Amine, vice-président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Aujourd’hui, le syndicaliste sourit presque lorsqu’il raconte avoir été  » tabassé  » par la police à l’occasion d’un rassemblement de soutien au peuple tunisien.  » C’était la veille de la fuite de Ben Ali. Le lendemain, notre sit-in a pu se dérouler sans heurts. Amusant, non ?  » Il arrive encore que les militants de l’AMDH connaissent la prison. Mais, désormais, la police évite de tirer. A Laâyoun (Sahara occidental), en novembre dernier, les forces de l’ordre ont voulu évacuer un campement sans employer d’armes, avant que les choses ne dérapent. Résultat : selon les chiffres officiels, sur 12 morts, on compte 10 policiers. Mohammed VI ne s’est pas contenté de réduire la répression à un niveau  » acceptable  » : la presse marocaine est foisonnante et aussi libre qu’on peut l’être… à condition de ne remettre en cause ni le roi, ni l’islam, ni l’appartenance du Sahara au royaume. Rien à voir avec l’ex-tyrannie tunisienne.

Nouveau pacte social

Autre différence,  » le roi passe son temps à lancer des programmes sociaux « , remarque, admiratif, un diplomate européen. Une assurance maladie obligatoire pour les salariés, un régime d’assurance maladie pour les  » économiquement démunis  » qui concernera 8,5 millions de personnes, une initiative nationale contre la pauvreté, un code du travail et un autre de la famille, une caisse de compensation pour les produits de première nécessité. C’est encore le roi qui, en 2007, est à l’initiative du chantier de réhabilitation de l’immense bidonville de Sidi Moumen, à Casablanca, d’où provenaient les kamikazes islamistes. Ces efforts valent au Maroc les félicitations de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qui y voit  » un exemple de la manière dont le gouvernement […] peut favoriser la création des conditions pour l’épanouissement des personnes et des communautés « . Pour les Etats-Unis, le Maroc est ainsi devenu un  » pôle de stabilité en Afrique du Nord « .

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes de Mohammed VI ? On en est loin. Les beaux programmes sociaux ont du mal à entrer dans la réalité. Avec un énorme secteur d’activités  » informelles « , c’est-à-dire au noir, seuls 28 % des salariés cotisent pour leur retraite et sont couverts par l’assurance maladie. Le travail des enfants a bien été divisé par trois, mais on en compte encore 200 000 dans les ateliers.  » Cela fait dix ans qu’on annonce la mise en place de la couverture maladie, s’emporte le syndicaliste Abdelhamid Amine. En attendant, on voit des indigents mourir à la porte des hôpitaux. « 

L’ouverture du pays aux investissements internationaux accentue les inégalités. Jamal Belahrach, PDG de Manpower Maroc et responsable du patronat marocain, décrit une société  » segmentée  » et  » pyramidale « .  » L’élite représente 5 % de la population. Les réflexes féodaux d’allégeance sont toujours présents et il n’y a pas assez de mobilité sociale. La classe moyenne, c’est 10 % de la population. Les autres vivent avec moins de 270 e par mois, et 7 millions survivent avec moins de 2 dollars par jour. Il faut que les réformes avancent plus vite et aillent vers un nouveau pacte social « , conclut-il. Car les tensions s’aggravent.  » Avant, il y avait des très riches et on le savait. Mais ils étaient discrets. Aujourd’hui, ils s’affichent et nous méprisent « , reproche Abdelhamid Amine.

Elargir les libertés

Les réformes sociales suffiront-elles à éviter que ne soit posée la question politique ? La personne du roi reste intouchable, incontestable. Il décide de tout dans le cadre de la  » monarchie exécutive « . Le gouvernement lui est subordonné. On a ainsi vu un Premier ministre, Driss Jettou, annoncer le jour de son investiture, en 2003 :  » Notre programme politique sera le programme royal.  » Lorsqu’un dossier bloque, c’est au conseiller du roi que s’adresse le patronat, passant au-dessus du ministre concerné. Mais, quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, ce sont les ministres qui trinquent !  » Au Maroc tout le monde critique le gouvernement, le roi compris « , brocarde Mohamed Darif, professeur de science politique à Casablanca. Du coup, les hommes politiques sont très déconsidérés et l’abstention touche les deux tiers de l’électorat. La large coalition au pouvoir, formée de la droite (le vieux parti de l’Istiqlal), du centre droit, des socialistes et même d’anciens communistes, semble n’avoir pour raison d’être que de tenir à l’écart les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), l’épouvantail de la vie politique.

Récemment, le PJD a pourtant connu de beaux succès électoraux. Il est arrivé en tête aux législatives de 2007 et a failli remporter de nombreuses mairies en 2009. Hamid Barrada, journaliste et ancien militant d’extrême gauche, juge que la question islamiste  » a été gérée intelligemment, pas comme en Tunisie et en Algérie « .  » Le PJD, ce sont des toutous politiques qui gardent la maison « , explique-t-il, car ils ont accepté d’entrer dans le jeu politique en reconnaissant la prééminence du roi. Alors que Mohammed VI s’occupe de l’aide sociale et de la charité musulmane, le PJD enfourche, lui, le cheval de bataille de la lutte contre la corruption, tout en défendant l’enseignement public et les libertés politiques. Au Parlement de Rabat, le président du groupe des députés PJD, Lahcen Daoudi, agite la peur des extrémistes.  » Le PJD est un rempart contre les salafistes. Chaque fois qu’il recule, ces derniers progressent « , explique-t-il. Le danger islamique, s’il existe, serait à chercher du côté de l’association Justice et bienfaisance.  » C’est la seule opposition au monarque, explique le politologue Mohamed Darif, puisque tous les partis acceptent son programme moderniste, sauf elle.  » Au Maroc, la modernité a ses fétiches, comme la construction d’une ligne de TGV entre Rabat et Tanger.  » On va avoir le premier TGV en Afrique. C’est formidable, mais des zones entières du pays sont toujours enclavées « , râle un député. Qui révèle :  » Bien sûr, on a tous voté pour. Mais c’était à main levée. Au scrutin secret, le budget ne serait pas passé? « 

La  » révolution du jasmin  » de Tunisie laisse pourtant entrevoir des perspectives nouvelles. Le député Lahcen Daoudi tente le parallèle :  » On a voulu faire au Maroc comme en Tunisie : des investissements, du développement économique, tout en gelant la politique. Il nous faut une nouvelle décennie de réformes.  » Mohamed Darif va plus loin :  » La Tunisie montre qu’on peut passer de la révolte sociale à la question politique. Le peuple ne veut pas seulement du pain, mais aussi la dignité. C’est un tournant qui contraint tous les dirigeants à élargir les libertés et la démocratie.  » Cela pourrait remettre en cause non pas le roi et la monarchie, mais la manière dont le pouvoir est exercé, avec l’aspiration à un Etat moderne, fondé sur la séparation du politique et du militaire, la laïcité et le vote pour le choix des dirigeants… Une monarchie constitutionnelle et démocrate, comme il en existe en Europe. En 2004, Mohammed VI avait réussi à rassembler le pays grâce à la commission Equité et réconciliation qui avait fait la lumière sur les années de plomb. Cette ouverture politique avait permis le retour et l’indemnisation des opposants à Hassan II. D’autres gestes politiques restent à faire pour aller vers la démocratie. Cela dépend du roi. H.N.

Marianne, 21 jan 2011

Tags : Maroc, Mohammed VI, Printemps Arabe, Mouvement 20 Février,

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