Isaïe, réjouis-toi, Gabriel Matzneff (1974)

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L’histoire résumée de ce livre a l’apparence d’un vaudeville : la femme, le mari et l’amant.

Mais première alerte : l’amant est un jeune garçon, Anthony, 16 ans, beau comme un dieu, lointain comme le désir, présent comme la joie. Deuxième alerte : Anthony est aimé de Véronique et de Nil. Ils font l’amour ensemble.

Pourtant ce n’est pas ce récit qui intéresse l’auteur. Nil (écrivain dans ce roman, double de Gabriel Matzneff ?) s’interroge sur le mariage et c’est déjà la méditation d’un penseur solitaire, souple et brillant.

Nil aime l’amour, Nil voue un culte à la beauté, Nil ménage sa vie avec l’acharnement de ceux qui en devinent les frontières. Nil aime Véronique dans la volupté mais aussi dans la soumission à un cérémonial qu’exalte l’Église orthodoxe à laquelle ils appartiennent tous les deux. Nil voudrait une femme complice, superbe et différente, une femme qui ne serait pas une femme mais qui de la femme donnerait l’illusion du compagnonnage éternel pour le meilleur… sans le pire.

Qu’Anthony pénètre au centre de leur amour et exalte le bonheur de se confondre dans une même adoration sensuelle ne peut que plaire à Nil qui ne redoute que la banalité et la mesquinerie : « Je ne supporterais que tu me trompes qu’avec quelqu’un que je serais capable, le cas échéant, de désirer… »

Nil dévoile ses cartes. Véronique trichera. Le monde se démonte, Nil retrouve cette solitude qui lui manquait tant dans l’excès de la cohabitation.

« … Comment en sommes-nous arrivés là, je ne comprends pas, j’ai froid, j’ai froid, Véronique, ma fiancée, mon épouse, mon amour. »

La belle désinvolture se transforme en cris de détresse : Nil s’arrête aux portes du désert. Il connaît les nuits de sable, il sait les oasis. Nil est écrivain. La solitude en est le prix. Il n’en finit pas de payer. Adieu Véronique, bonjour les jeunes corps fugitifs des après-midi tièdes, bonjour également les matins froids de l’écriture, du travail.

« Ils avaient cru que leur commune tendresse pour le jeune garçon conforterait leur mariage, serait une couche de peinture neuve sur leur amour ancien. Or la fièvre tierce qui les brûle agit entre eux comme un brouillard où, à deux mètres, on ne se voit ni ne s’entend. »

« Isaïe réjouis-toi » est, finalement, un superbe hommage au mariage… à ce qu’il devrait être pour ceux qui privilégient l’amour. De cet espoir déçu est né ce roman, hymne à la solitude.

■ Isaïe réjouis-toi, Gabriel Matzneff, éditions La Table Ronde, 251 pages, 1974

Source : Culture et questions qui font débat, 24 août 2017

Tags : Gabriel, Matzneff, Isaïe réjouis-toi, culture, littérature,

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