Note sur les perspectives dégagées par l’étude sur la bulle démographique des jeunes au Maroc

La présente note synthétise les principaux enseignements de l’étude sur la bulle démographique des jeunes au Maroc, remise en octobre 2011, dans la perspective de la réunion de restitution prévue dans le cadre de notre mission. Cette réunion nous semble nécessaire pour contribuer à alimenter votre réflexion sur ce sujet devenu central.

On prête à la bulle démographique des jeunes, à tort ou à raison, une responsabilité majeure dans les difficultés économiques et les fortes tensions sur le marché de l’emploi, au Maroc notamment. D’aucuns n’hésitent d’ailleurs pas à attribuer à l’irruption fulgurante des jeunes, les phénomènes de violence voire de terrorisme, qui émaillent de temps en temps la scène locale. Les jeunes seraient selon certaines thèses sociobiologiques plus portés à la violence que les personnes d’âge mûr ; cela serait dû, en partie, au célibat forcé auquel sont astreints de larges segments de la population, urbaine ou périurbaine.

Accélération de la transition démographique au Maroc

La faiblesse de ce raisonnement tient à son impuissance à capter les réalités mouvantes sur le terrain. Celle de la démographie notamment, un excellent révélateur de l’inconscient national et des mentalités. Comme nous l’avions écrit avec E. Todd en 2006, le Maroc connaît de profonds bouleversements qui vont aussi dans le bon sens. Il s’y est produit une révolution mentale largement plus forte que celle que montrent les seuls indices économiques. Avoir été un précurseur de la transition démographique dans le monde arabe dès 1975, mérite des louanges, d’autant plus que depuis, ce n’est pas une simple confirmation des tendances mais leur accélération qui est patente. On a tellement pris l’habitude d’accumuler les mauvaises nouvelles qu’il est sain de temps en temps d’en présenter de bonnes.

Baisse de la part des 15-24 ans dans la population totale

Pour en revenir à notre « épouvantail », la bulle démographique entre 1970 et 2000 : les 15-24 ans sont passés de 2,5 millions (17% de la population) à 6,1 millions (21%). En 2000, on aurait donc pu frôler la catastrophe en termes de rupture sociale, avec une courbe des jeunes culminant au point le plus haut jamais atteint, annonciateur d’une décennie de tensions.

Or, le « miracle » démographique a bien eu lieu, la décennie 2000-2010 enregistrant une très forte décélération de la bulle. En valeur absolue, le nombre de jeunes stagna et, en relatif, il diminua de 21,3% à 19,8%. Cette démographie favorable explique la relative modération de la contestation sociale, d’autant que les aspirations éducatives et professionnelles des jeunes ont connu une ébauche de satisfaction.

Amélioration de la situation de l’emploi, de l’épargne et de l’investissement

Autre bonne nouvelle, la décennie écoulée a connu une forte diminution de la demande d’emploi, car les jeunes n’ont jamais autant investi dans la poursuite des études scolaires et universitaires. Ce faisant, le marché de l’emploi se désengorge et le capital intellectuel du pays en est rehaussé. Loin d’être une fatalité, le chômage a diminué pour de multiples raisons, passant chez les hommes de 15-24 ans, de 20% en 2000 à 18% en 2010 et restant stable à 18% chez les femmes. Pour ces jeunes, le chômage apparaît comme une phase transitoire, pas une fatalité. L’économie marocaine, avec des taux de croissance plus2 élevés, a permis de nombreuses créations d’emploi. Là aussi nous retrouvons l’intérêt de cette nouvelle démographie marocaine, même si elle se manifeste en coulisses : la pyramide des âges laisse apparaître une dynamique favorable aux tranches à plus forte propension à épargner, ce qui permet une hausse effective du taux d’épargne et de l’investissement
productif.

Atténuation des tensions sociales sur les prochaines années

De quoi demain sera-t-il fait ? La masse démographique des jeunes va baisser de 6,3 (20%) à 5 millions (12%) en 2050. Mais sans aller aussi loin, l’avenir proche est prometteur. Alors que, avec E. Todd, nous pronostiquions un pic de demandeurs d’emploi (et un maximum de difficultés) en 2013, aujourd’hui la surprise de la nouvelle démographie marocaine nous offre un « plateau » en 2010, 2011, 2012, 2013, 2014 et 2015 en termes d’entrées de jeunes sur le marché de l’emploi, et laisse même entrevoir une légère diminution en termes d’entrées nettes, diminution annonciatrice de celle du nombre des chômeurs.

Comment profiter au mieux de cette situation favorable ?

Il serait intéressant, de pouvoir présenter ces résultats qui sont parfois connus des seuls spécialistes mais dont les implications d’ordre prospectif, idéationnels et politiques, ne sont pas suffisamment mises en relief pour rehausser le potentiel de dynamisme dans le pays, car une démographie aussi dynamique et alerte signifie que les choses bougent beaucoup plus qu’elles n’en donnent l’impression.

Il faudra alors se pencher sur la question de savoir comment appréhender au mieux cette nouvelle vague démographique en lançant des axes de réflexion et de nouvelles recherches sur :

– la dynamisation du secteur économique dit « informel » ; plutôt que de les considérer comme des malédictions, ces activités informelles devraient être encadrées par un ensemble de mesures propres à augmenter une productivité pour l’heure assez basse, comme dans l’agriculture et l’artisanat ;

– un chantier que le Maroc devra investir dans les décennies à venir et qui sera la condition sine quanon de son décollage économique et de sa sortie du sous-développement : la généralisation de l’éducation ; si les priorités sont reconnues pour l’enseignement primaire et secondaire, l’enseignement universitaire, reste marginal en comparaison de bon nombre de pays arabes avec 13% seulement des jeunes marocains de 18 à 24 ans à l’université (contre 34% en Tunisie, 30% en
Algérie et 30% en Egypte) ;

– l’économie de la culture dans un contexte de régionalisation qui a pris un essor particulier durant les 10 dernières années, pourra contribuer très significativement aux créations d’emploi.

Tags : Maroc, croissance démographique, jeunesse,

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